15 juil 2021

Le Consentement

Springora, Vanessa

Le Constement Springora

Très bon récit autobiographique. Mon commentaire se limitera toutefois à un seul aspect, soit le rapport au réel, objet chez moi, depuis trois ans, d’un regain d’intérêt.

Voilà une femme, Vanessa Springora, que l’écrivain et pédophile Georges Matzneff a dépossédé de sa vie. D’abord, profitant de sa vulnérabilité d’enfant de quatorze ans, en lui faisant croire à un amour qui n’existait pas ; ensuite, en racontant dans des œuvres littéraires l’histoire de leur relation, en inventant une Vanessa de papier en laquelle Springora ne se reconnaît pas, et qui n’en deviendra pas moins la Vanessa officielle, plus réelle que celle de chair.

La perte du sentiment de sa propre réalité est telle que, quelques années plus tard, alors qu’elle a déjà quitté Matzneff, elle vit un « épisode psychotique, avec une phase de dépersonnalisation ». Que faire alors pour s’en sortir ? Écrire un contre-récit, dans lequel Springora entend « enfermer » l’« ogre » Matzneff et qui lui permettra de « redevenir le sujet de [s]a propre histoire ». Mais une histoire, pour être la sienne, n’en est pas moins qu’une histoire, c’est-à-dire une représentation de la réalité vécue, pas la réalité.

Ce qui m’a frappé dans ce récit, c’est à quel point il est difficile d’échapper à la fictionnalisation de soi. Matzneff, dans son narcissisme exacerbé, n’en montre pas la moindre volonté ; au contraire de Springora qui cherche à retrouver une vie normale, ce que va lui permettre – jusqu’à un certain point – la vie de couple, la maternité.

Mais la fictionnalisation de soi est aussi bien un phénomène actuel et c’est là que l’expérience de Springora apparaît emblématique de notre époque, où chacun se met en scène sur les réseaux sociaux, tandis que d’autres y soignent leur branding d’influenceurs. Facteur aggravant : l’anomie sociale, conséquence de la mondialisation et du développement technique, qui induit elle aussi une perte de sentiment de la réalité des choses. Je vois un lien entre l’expérience de dépossession de soi de Springora et la propagation des théories du complot, l’émergence des revendications identitaires, la recherche de safe space

Membre : S. de Montréal

Springora, Vanessa. Le Consentement, Éditions Grasset, 2019, 207 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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