15 juil 2021

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

C’est la première fois que je lis un roman de Jean-Baptiste Andrea. Quel écrivain fabuleux ! Si vous avez été touchés par Nickel Boys (Albin Michel, 2019, 2020) de Colson Whitehead, vous aimerez probablement tout autant Des diables et des saints (L’Iconoclaste, 2021).

Plusieurs points communs entre les deux histoires. Toutes deux se déroulent dans les années 60 : la première aux États-Unis, où de jeunes garçons ont été envoyés pour diverses raisons à la Nickel Academy en Floride, alors que Des diables et des saints évolue en grande partie à l’orphelinat Les Confins, situé dans les Pyrénées.

Le narrateur, Joseph (Joe) Marty, a aujourd’hui 69 ans. Voici son entrée en matière : « Vous me connaissez. Un petit effort, souvenez-vous. Le vieux qui joue sur ces pianos publics, dans tous les lieux de passage. Le jeudi je fais Orly, le vendredi, Roissy. Le reste de la semaine, les gares, d’autres aéroports, n’importe où, tant qu’il y a des pianos. On me trouve souvent gare de Lyon, j’habite tout près. Vous m’avez entendu plus d’une fois.
Un jour, enfin, vous m’approchez. Si vous êtes un homme, vous ne dites rien. Vous faites semblant de nouer votre lacet, pour m’écouter un peu sans en avoir l’air. Si vous êtes une femme, je sursaute. C’est que j’en attends une, justement. Ce n’est pas vous, ne vous vexez pas. Je l’attends depuis 50 ans. »

Pour comprendre ce qui précède, il faut faire un retour dans le temps. Joseph allait sur ses 16 ans quand sa vie a basculé le 2 mai 1969 à 18 h 14 précises. Il habitait alors en région parisienne avec son père, qui avait fait fortune en vendant des chaussures et des matelas, avec sa mère, fille unique agrégée d’histoire, et sa sœur Inès, qu’il aimait détester…

Son vieux professeur de piano, le Polonais Rothenberg, n’enseignait que Beethoven. Insatisfait de son élève, il le fit savoir au père de Joseph qui le priva de se joindre à la famille pour une escapade à Rome, le temps d’une fin de semaine. Sans le savoir, cette punition lui sauva la vie. Il ne revit jamais ses parents ni sa soeur, devint du jour au lendemain orphelin. Que s’est-il passé ? Nous n’en sommes qu’au début de cette histoire captivante et prenante.

Arrivé aux Confins en même temps que Maurice Noguès, alias Momo, qui ne sépare jamais de sa peluche, Joseph se vit attribuer le numéro 54. Cette situation devait être temporaire, juste le temps de lui trouver une famille d’accueil, sauf que…

L’abbé Armand Sénac, directeur de l’institution, avait sous sa gouverne une quarantaine de garçons âgés de cinq à dix-sept ans qui, en plus d’étudier différentes matières scolaires, se voyaient dans l’obligation, deux heures par jour, d’exécuter des corvées de toutes sortes.

Secondaient l’abbé, François Marthod, dit Grenouille, le surveillant général, qui abusait de sa force sur les enfants qui le craignaient ; l’intendant Étienne qui, en plus du jardinage, faisait des réparations en tous genres et du professeur d’éducation physique, Rachid, le plus humain des trois, qui, le soir venu, retournait à sa ferme, située dans un village voisin. Il arrivait que quelques religieuses dominicaines se joignent à eux pour donner des cours de mathématiques, faire la cuisine ou s’occuper de l’infirmerie.

Pour ce qui est des « pensionnaires », un mot uniquement sur ceux qui font partie de la Vigie, une confrérie secrète dont les quelques membres se réunissent clandestinement tous les dimanches soirs.

Il y a Momo, épileptique qui ne dit jamais un mot ; Jean-Michel Carpentier, alias Souzix, neuf ans, le seul à être né orphelin, qui voue une passion au film Mary Poppins ; Antoine Loubet, alias Fouine, 15 ans, unique survivant « extrait 10 ans plus tôt, à Marseille, des décombres d’un immeuble qui s’était effondré en plein jour », qui occupe ses temps libres à faire du troc au sein de l’orphelinat ; Edison Diouf, 14 ans, Sénégalais par sa mère, Blanc du côté de son père, est le plus intelligent d’entre eux ; Sinatra, 16 ans, bien bâti et assez beau gosse, est convaincu d’être le fils du crooner Frank et, finalement, celui que tout le monde craint, Daniel Minotti, alias Danny.

Mais quelle est donc la raison qui les amène à monter sur le toit de l’orphelinat et ainsi risquer de se faire prendre ? Est-ce tout simplement un jeu ? Une façon de se sentir libre durant quelques heures ? Ont-ils un plan ? Si oui, en quoi consiste-t-il ?

Ce récit est, malgré les maltraitances, les cruautés, les injustices, une leçon de solidarité masculine, pour des garçons pris dans un engrenage duquel ils ne peuvent se soustraire avant leur majorité. Impossible de rester indifférent(e)s au sort réservé à ces jeunes, aux abus de pouvoir des autorités, aux mensonges. De quoi leur futur sera-t-il fait ? Jean-Baptiste Andrea les accompagne sans porter de jugement, avec doigté et sincérité.


Avec Esprit d’hiver (Christian Bourgois, 2013) – le titre fait référence à un poème de Wallace Stevens –, Laura Kasischke m’a entraînée avec elle dans un huis clos anxiogène duquel je suis sortie bousculée. Ceci dit, j’ai beaucoup aimé ce roman qui se déroule un 25 décembre au Michigan.

Il y a 13 ans, « quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux ». Cette phrase revient comme un leitmotiv. Ce pronom « les » dont il est question, désigne les trois personnages principaux : Holly Judge, son mari Eric Clare et leur fille de 15 ans, Tatiana, dite Tatty, adoptée en Sibérie à l’âge de 22 mois.

La journée de Noël a mal commencé : les parents se sont réveillés plus tard que prévu, la tradition de déballer les cadeaux en matinée n’a donc pu se faire et Eric a dû partir en catastrophe pour aller accueillir ses parents à l’aéroport.

La mère et la fille se retrouvent ainsi seules à la maison. Tandis que la première commence à préparer le souper de Noël, la seconde essaie une robe, puis une autre, avant de s’enfermer dans sa chambre. L’ambiance n’est pas sereine, Tatiana est d’une humeur massacrante et Holly voudrait pouvoir se remettre à écrire de la poésie.

La neige qui continue de tomber se transforme peu à peu en blizzard, paralysant une partie de la ville. Les invités annulent les uns après les autres, à commencer par Thuy (la grande amie de Holly), sa femme Pearl et leur fille Patty ; puis Tom, collègue de travail d’Eric, sa femme Mindy et leur fils ; et finalement, Tony et Jeff, les frères d’Eric, qui devaient aussi se joindre aux festivités avec leurs parents Gin et Gramps, mais…

Eric, qui est déjà parti depuis un bon moment, n’a toujours pas donné de nouvelles. Est-il pris sur les routes enneigées ? Pourquoi ne téléphone-t-il pas à la maison ? Est-il arrivé quelque chose à ses parents octogénaires ?

Pendant ce temps, Holly se rappelle un autre 25 décembre, plus heureux celui-là. Il y a précisément 13 ans, son mari et elle étaient partis en Sibérie, dans la région d’Oktyabrski Rayon : première de deux visites à l’orphelinat Pokrovka no 2. Ils devaient revenir quatre mois et demi plus tard pour adopter officiellement Tatiana – c’est ainsi que les autorités russes procédaient.

L’histoire réaliste du début se transpose petit à petit en quelque chose de complètement surréaliste. En portant une attention particulière aux détails, peut-être réussirez-vous à saisir la machinerie orchestrée par l’auteure. Terrible ! On sent donc que quelque chose ne tourne pas rond, mais quoi au juste ? J’avais alors en tête l’image des fameuses montres de Dalí, vous savez celles qui se liquéfient.

Aurélie Tronchet a bien réussi à traduire, de l’américain au français, l’atmosphère de ce roman de Laura Kasischke. Si vous n’avez jamais rien lu de cette romancière, poète et nouvelliste née à Grand Rapids dans le Michigan en 1961, je vous recommande de découvrir son œuvre au plus vite.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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