13 mai 2021

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Pauline Gélinas nous avait offert l’an dernier, Trahisons, premier tome de sa série La Brochure. Voici enfin Dépossessions (Québec Amérique, 2021), la suite de cette saga qui renoue avec les Pylypow, famille d’immigrants ukrainiens débarquée au Manitoba en 1902 avec la promesse d’une vie meilleure.

On ne peut réécrire l’Histoire, mais il y a des décisions prises par le gouvernement canadien – que ce soit du côté des immigrants, des Métis, des Autochtones, pour ne nommer que ceux-là –qui sont peu glorieuses et qu’on aimerait pouvoir effacer de la réalité. C’est le cas de ces camps de concentration de Spirit Lake, en Abitibi, et de Kapuskasing, en Ontario, là, où les Pylypow se sont retrouvés durant cinq ans. Pour quelles raisons ?

À son retour à Sifton au Manitoba, le 25 février 1920, Olya Pylypow, aujourd’hui âgée de 53 ans, accompagnée de Taras, son fils, et de ses deux petits-enfants, Mikhaïlo et Vassil, n’a qu’un désir : retrouver ses terres de 160 acres et sa maison construite par Yourij, son défunt mari, qui a perdu la vie durant son internement. C’est leur voisin, le Métis Alexis Lemay, qui est venu chercher la famille à la gare et les ramener en carriole jusqu’à « leur » maison…

Au fur et à mesure que l’histoire progresse, on imagine le pire qui, effectivement, se produit en 2014 au moment du décès de Mikhaïlo, le grand-père centenaire d’Anna. Il lui a laissé cinq cassettes sur ruban, trop lâche pour lui dire de visu la vérité, lui apprendre ses « vraies » origines.

Mais à l’insu de sa mère, à qui était destinée lesdites cassettes, c’est Léna, 17 ans, qui va prendre connaissance du contenu des enregistrements. Plus elle avance dans leur écoute, plus l’incompréhension et la colère montent. Mais que contiennent-elles de si compromettant ? C’est là le sel de ce récit. Nous le découvrons en même temps que les personnages !

Certains pourraient reprocher à l’écrivaine de ne pas avoir mis un arbre généalogique au début du roman… sauf que, si Pauline Gélinas l’avait fait, elle nous aurait dévoilé les liens entre certains protagonistes et, par le fait même, enlevé de sa superbe à l’intrigue.

On referme le roman à regret. Quitter ces personnages qui ont eu leur lot de trahisons, de dépossessions, de mensonges, de secrets… m’a amenée à me demander si une malédiction ne s’était pas abattue sur Olya et sa descendance ? Pourrait-on parler ici d’épigénétique du malheur ? In fine, le pardon et une certaine forme de réconciliation seront-ils possibles ?


Organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal, Ninga Mìnèh (la promesse) est une exposition inspirante, dont le commissariat a été confié à Sylvie Lacerte.

Présentée dans la salle du Carré d’art contemporain jusqu’au 1er août 2021, on s’émerveille des 18 œuvres, la plupart réalisées en 2021, de la talentueuse Caroline Monnet, d’origine anishinaabe, par sa mère, et française, par son père.

La mi-trentaine, l’artiste multidisciplinaire a déjà vu sa carrière honorée de plusieurs prix prestigieux. Elle se voit aujourd’hui offrir sa première exposition solo dans un musée canadien, grâce à laquelle l’on découvre une autre facette de la culture autochtone alors qu’elle revisite, de façon intelligente et originale, le territoire. On en redemande !

Voir les matériaux de construction industrielle qu’elle utilise et comment elle réussit à les transformer pour en faire quelque chose de visuellement beau – membrane pare-air, laine minérale, membrane d’étanchéité, gypse, mousse de polystyrène –, cela nous rappelle les conditions de vie dans lesquelles évoluent encore de nos jours les communautés autochtones du Canada (Premières Nations, Inuits et Métis) : infrastructures déficientes, manque de logements et de ressources… Sur l’un des cartels, on peut lire : « […] que 56 communautés autochtones du Canada n’ont toujours pas accès à de l’eau courante ». L’une des conséquences de cet état de fait, c’est l’exode des jeunes qui partent de leur réserve pour venir s’installer en ville.

Au centre de la salle, une magnifique installation comporte deux structures : Pikogan (abri), une maison en forme de dôme montée avec des tuyaux en polyéthylène réticulé, et Des fissures jaillit la lumière, faite de panneaux sculptés, à la saveur orientale. Comme les derviches, on tourne autour sans jamais se lasser.

Plusieurs savoir-faire ancestraux sont mis à l’honneur, mais appliqués à des matériaux de notre époque. Prenons simplement l’exemple des très belles broderies colorées, réalisées en un premier temps sur ordinateur, puis cousues à la machine. Certaines font penser à des codes QR ou évoquent « des circuits intégrés (micropuces), ou encore un plan urbain délimitant des territoires vus du ciel ».

Les alchimistes avaient tenté de transformer le plomb en or, Caroline Monnet, pour sa part, réussit à faire de matériaux bruts une matière poétique d’une grande richesse.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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