27 mai 2021

Là où je me terre

Dawson, Caroline

Là où je me terre

C’est un roman qui m’a beaucoup touchée. Son plus grand mérite : nous faire entrer dans toutes les dimensions de la réalité de l’immigration et surtout de nous permettre de voir notre société avec les yeux d’une immigrante.

Chilienne, fille d’un professeur d’anglais et d’une mère éducatrice au service de garde, elle a dû quitter à sept ans, en 1986, son monde familier pour se retrouver avec sa famille en exil politique au Québec.

J’ai aimé la vivacité, l’humour, la lucidité et l’esprit critique avec lesquels elle a raconté toutes les étapes du long processus d’acclimatation puis d’intégration qui la conduiront jusqu’à devenir sociologue, professeure et écrivaine.

Chaque chapitre relate un aspect particulier de cette expérience. Les titres témoignent de la parfaite connaissance qu’elle a acquise de divers niveaux de la culture québécoise : ce sont des expressions populaires (Péter sa balloune, Manger ses bas) des références à des chansons, Au clair de la lune ou Tu m’aimes-tu de Richard Desjardins, à des livres, L’Avalée des avalées, à des films, Le Temps des bouffons, à des moments historiques (La Révolution tranquille), à des dictons : « Qui prend mari prend pays », à des personnages comme le frère André.

C’est dans les chansons qu’elle écoutait avec sa mère qu’elle a appris tous les mots en québécois populaire avec Marjo, Ginette Reno, Roch Voisine, pour dire amour, lassitude, abandon. Ces chansons avaient forgé une partie de sa vision du monde « le romantisme hétéronormatif qui a guidé si longtemps ma vie de jeune fille ».

Dans tout le récit de sa découverte de la vie au Québec, l’accès à la culture jouera un très grand rôle. La télévision sera le premier outil d’éducation, « une gardienne, une éducatrice, une amie ». Passe-Partout, surtout.

La classe d’accueil sera une expérience positive, grâce à la chaleur de l’enseignante qui récompensait ses élèves avec des céréales Honeycomb. Mais à l’école régulière, la cruauté des camarades de classe qui se moquent de ses façons d’être, de parler, de ses habitudes alimentaires entraînera la petite Caroline dans un processus de dissimulation de son identité sud-américaine. Elle fera tout son possible pour être comme les autres : « J’ai décidé à huit ans d’éviter de sortir du lot » et comprendra vite qu’il lui faudra même être meilleure que les autres, ce à quoi elle s’efforcera et réussira avec patience et détermination, « par vengeance », écrit-elle.

La méchanceté l’atteint toujours : alors qu’on la désigne dans une équipe de loisirs, le chef de cette équipe la refuse : « Pas la grosse négresse. […] En plus d’être boulotte, j’étais une fille, j’étais brune, j’étais indésirable. Plus d’un quart de siècle plus tard, je me souviens dans ma chair de l’effet de ses mots. »

La lecture aura chez elle un effet salvateur. « L’Avalée des avalés m’a fondée. Je suis parlée par la langue française et ce, depuis Ducharme, un jour, je m’en servirais pour raconter mon histoire. » C’est ce qu’elle a fait avec gratitude et colère comme le sous-titrait Dominic Tardif du Devoir.

Caroline Dawson présente avec franchise la précarité de la situation économique de la famille, père et mère s’affairent à plusieurs boulots, de jour, de soir, de nuit. Elle expose avec tendresse les expédients auxquels sont contraints ses parents pour la survie de la famille et surtout le travail de sa mère comme femme de ménage. Elle nous ouvre les yeux sur plusieurs situations vécues par sa mère, sur cette condition dont la réalité aliénante l’a marquée et révoltée.

Le titre du roman d’ailleurs y fait référence : « La colère part de là. L’image de ma mère, à genoux, tête baissée à laver des bécosses, qui reçoit des ordres […] ; je me rangerai toujours du côté des humiliées. C’est là où je me terre. » (p. 140)

Il y a beaucoup plus dans ce roman que ce que je viens d’évoquer. D’ailleurs, il a été sélectionné cette année pour le Combat national des livres, défendu par Michel Marc Bouchard…

« Au lieu de mépriser la société d’accueil, elle la rend encore plus consciente et gratifiante face à la masse d’immigrants invisibles qui sont, de jour, et souvent la nuit, la base de notre économie, les piliers de nos villes coast to coast. […] Il y a des livres qui nous rendent meilleurs, et celui de Caroline Dawson en fait partie. » – Michel Marc Bouchard

Membre : LaSalle

Dawson, Caroline. Là où je me terre, Éditions du Remue-ménage, 2020, 206 pages.



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