19 jan 2017

Vendredi, ou, Les Limbes du Pacifique

Tournier, Michel

Vendredi ou les Tournier

Comme tout le monde le sait, c’est l’histoire de Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe qui est réécrite, mais qui n’a pas le même dénouement et du même coup cela en change la portée. Les deux récits ont comme point de départ une histoire réelle, celle d’un dénommé Alexandre Selkirk qui, en 1703, s’embarqua sur un navire pour chasser les galions espagnols chargés de métaux précieux. Il fut abandonné sur une île où il restera pendant trois ans.
Michel Tournier aurait aimé dédier son roman aux travailleurs émigrés « qu’on incite à adopter nos méthodes civilisés à nous pauvres Robinson bornés que nous sommes. »
Le Robinson de Daniel Defoe sera sauvé par un navire qui le ramènera dans son Angleterre natale, mais celui de Michel Tournier choisira de rester sur son île même s’il aurait pu être secouru.
Dans Vendredi, ou, Les Limbes du Pacifique, on assiste au drame qu’un homme peut vivre dans la solitude absolue, la lutte qu’il peut mener quand il sent que son humanité même est en péril. Il va essayer de reproduire à lui seul toute la civilisation dont il était entouré, il travaille, il produit et il écrit un carnet de bord. Mais lorsqu’il sait que l’île est déserte et que les souvenirs des conversations avec son entourage se font plus lointains, quand il sent qu’un processus de déshumanisation est en cours, son « édifice personnel se fissure ». Et c’est cela que reprendra Gilles Deleuze, philosophe français, en postface : « C’est par autrui que mon désir reçoit un objet […] Le fondement de mon désir c’est ce qui est vu, pensé, possédé par autrui », écrit-il.
Robinson dit : « Je vois de jour en jour s’effondrer des pans entiers de la citadelle verbale dans laquelle notre pensée s’abrite et se meut. » Ainsi il se sent repoussé aux confins de la vie, entre ciel et enfer dans les LIMBES en somme. Robinson a donc failli dériver, mais la venue de Vendredi l’a conduit sur un autre chemin. Même si au début il pense surtout avoir à faire à un sauvage à qui il doit tout apprendre, c’est la présence de Vendredi qui va changer les choses.
Il dit, en reprenant un passage de la Bible, livre conservé du naufrage, « mieux vaut vivre à deux que solitaire » et il se met à accorder une grande valeur à Vendredi qui finira par littéralement l’élever vers le soleil à qui il s’adresse en disant : « Soleil, rends-moi semblable à Vendredi. Donne-moi le visage de Vendredi épanoui par le rire, taillé tout entier pour le rire… »
Un jour une goélette arrive et son commandant lui propose de le ramener en Angleterre. Tout de suite il est déçu. Les paroles qu’il entend lui font craindre d’« entrer à nouveau dans le grand système » dont il s’est dégagé. Il reprend une idée déjà présente dans Le Roi des Aulnes : les marins (les hommes) sont éduqués à réussir à tout prix alors qu’en fait, écrit Goethe, la chute n’est pas honteuse, mais c’est de ne pas se relever qui l’est.
Au commandant, Robinson aurait bien demandé : « Pourquoi vis-tu ? » Si la question lui avait été retournée, il aurait montré la terre de Speranza (Espérance) et le soleil. Et il aurait pensé que chaque matin était pour lui « le commencement absolu de l’histoire du monde ». Il ne restera pas seul non plus cette fois, car un petit mousse s’est échappé de la goélette et désire rester sur l’île.
C’est donc vers une autre conception du monde qu’a évolué le Robinson de Michel Tournier, autre que celle en vigueur au 18e et 19e siècle en Angleterre. Il redevient un peu comme un enfant qui ne se préoccupe que du présent et qui ne cherche ni le gain ni le pouvoir. Mais c’est sans doute aussi un idéal pour l’auteur de s’évader d’une société qu’il n’aime pas, en partie parce qu’étant homosexuel il ne s’y sentait pas bien.
Comme dans Le Roi des Aulnes, il semble souvent décrire un mode de sexualité infantile, où l’oralité et l’analité ont beaucoup d’importance. Est-ce un peu là l’enfance idéalisée, le paradis perdu ?

Membre : Île-des-Sœurs

Tournier, Michel. Vendredi, ou, Les Limbes du Pacifique, Éditions Gallimard, collection Blanche, 1967, 212 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter

Pour laisser un commentaire

*