13 fév 2020

Une famille comme il faut

Ventrella, Rosa

Une famille comme il faut

Dimanche, fin d’après-midi, l’heure creuse, le passage obligé entre la fin de semaine et le retour à l’école. La cuisine embaume des effluves du rôti qui cuit pour le traditionnel repas dominical. Chacun est à son affaire : papa étend les journaux sur la table en chrome de la cuisine (exactement comme celle de La Petite Vie). Il entreprend de cirer les chaussures des enfants, quatre filles et un garçon, en alignant les paires par ordre d’ancienneté de propriétaires, de l’aînée à la cadette, moi à huit ans ; maman repasse les tuniques bleues et chemisiers blancs réglementaires du couvent ; Lise est à sa version latine, Luc à son train électrique, Michèle à sa pratique de dactylo et moi à réviser mes leçons que me fait réciter sévèrement ma sœur Diane. C’est l’image familiale de 1958 qui me revient spontanément en lisant le livre de Rosa Ventrella, de ma famille ordinaire qui contraste tellement avec celle de ce roman.

Il me semble n’avoir aucun point commun avec l’univers sombre de cette « famille comme il faut », de ces voyous du quartier, de la pauvreté et des commérages du village. En début de lecture, je résiste à pénétrer encore une fois dans une noirceur qui est le lot des romans en lice pour le prix des Irrésistibles. Une vie où la violence est un engrenage dans lequel nous sommes pris au piège, où la vengeance est presque héroïque. Cependant, comme le dépaysement est un des plaisirs de la lecture, j’ai plongé avec courage et fascination dans les drames de cette famille, en tous points différente de la mienne.

Puis, j’ai succombé au charme de Marie, une fillette forte et résiliente qui veut échapper à son noir destin, qui cherche à comprendre les autres plutôt qu’à les juger. J’ai aimé les surnoms savoureux : Minuicchie, « du nom de petites pâtes de blé dur », Gagachiesa qui signifie « petite église », Popizz, qui cuisinait des popizze, « sortes de fricassés ».

J’ai savouré les descriptions humoristiques et évocatrices d’une galerie de personnages tous plus bizarres les uns que les autres. J’avais l’impression, tellement je pouvais les voir, que je feuilletais leur album photo.

La mère Nannina, que « tout le monde appelait « u cavad », « le cheval parce qu’elle avait le visage long, une grande bouche et quelque chose d’équin qui constituait presque un handicap. Ses yeux inexpressifs ne dégageaient aucune lumière, ils étaient froids et éteints telles deux billes poussiéreuses ».

Ou encore le maître Caggiano, « grand et mince, il avait de longs doigts de pianiste aux jointures osseuses. Toutes les lignes de son corps étaient verticales et ascendantes, de ses jambes aux angles de son visage austère : son nez affilé, ses sourcils qui dessinaient un long arc vers le haut et qui s’ouvraient sur son grand front lisse ».

Et Mari’ « née petite et brune, comme une prune mûre » dont les « traits sauvages se sont accentués en grandissant. […] Une grande bouche et deux yeux orientaux brillants comme des épingles. De longues mains disgracieuses […] des façons de faire hargneuses et insolentes ».

Maddalena, la plus jolie de la classe qui « avait les cheveux longs d’un noir de jais, qui lui tombaient jusqu’aux fesses avec des courbes douces, et un visage de madone ». La mère qui à « force de tisser […] devenait légèrement bossue et son visage s’était éteint. Il avait pris la couleur de la cendre, avec des rides solitaires, mais profondes ».

Même si la noirceur du roman me rebutait, il y avait des aspects plus lumineux : la solidarité familiale et les doux souvenirs des débuts amoureux, l’amitié pleine de tendresse de Maria et Michele, amitié qui se transformera en passion interdite, puis en déception amoureuse. Malgré tout, un univers qui laisse entrevoir l’espoir d’un avenir meilleur grâce aux livres et à l’éducation.

Un monde où, jusqu’à la moitié du roman, tout m’était étranger dans ce petit village d’Italie. Tout jusqu’à ce que Maria commence des études au couvent. Alors, tout m’est devenu familier.

J’ai reconnu mon pensionnat, l’odeur de la cire des planchers brillants comme un lac tranquille, « les effigies sacrées exposées dans le couloir » d’une lumière opaque, le silence oppressant de la petite chapelle. Mais surtout, la hiérarchie sociale, la distinction entre les élèves de la classe des riches et celles du milieu modeste dont j’étais.

Les religieuses, dont j’ai reconnu les visages trait pour trait, affichaient ostensiblement leur préférence pour les filles de médecins et d’avocats, ce qui ne laissait d’autre choix aux élèves de mon milieu social de performer à tout prix, d’être premières de classe pour s’attirer les bonnes grâces des professeurs. Ces rigoureuses religieuses qui suivaient à la lettre les règlements stricts qui nous terrorisaient. Ce sont elles pourtant qui, à force d’exigences et d’encouragement, ont contribué à bâtir une discipline intellectuelle et une profonde soif de connaissance chez plusieurs générations de jeunes filles. Leur héritage intellectuel et l’amour de la langue française m’accompagneront toute ma vie.

Il y a, pour moi, beaucoup de nostalgie dans ce livre et encore une fois dans les romans en lice du prix des Irrésistibles 2019, une leçon de courage. Un monde où l’espoir de trouver la beauté réside dans le passage obligé de la laideur, comme le dit le maître Caggiano : « On ne peut connaître quelque chose si on n’a pas d’abord été traversé par son exact opposé. Ce qui est beau, ce que l’on considère parfait et magnifique, provient du laid et de l’imparfait. Si tu connais le mal, tu pourras savoir avec certitude ce qu’est le bien. »

Pour apprécier ce roman, il faut traverser les passages sombres pour trouver l’éclat des pages lumineuses faites d’espoir, d’amour filial et d’amitié.

Titre original : Storia di una famiglia perbene

Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton

Ventrella, Rosa. Une famille comme il faut, Éditions Les Escales, 2018, 2019, 282 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter

Pour laisser un commentaire

*