23 nov 2012

Un drap, une place

Smith Gagnon, Maude

Lire/voir/entendre ce texte, récipiendaire du prix du Gouverneur général 2012, dans la catégorie poésie.
Pour regarder les mouvements du quotidien, du banal, du plat et du jeté : vieux prélart, linge à vaisselle, carton de jus d’orange, sacs Yum Yum vides, papier cellophane froissé, un ventilateur poussif, une étiquette orange avec un prix, les éclaboussures de pâte à dents, une feuille en forme de chaudron, des pots de coriandre, une odeur de bananes mûres, des grains de poussière, un raisin mou, une boîte de fèves ouvertes.
Un texte tendu entre l’immobile et le mouvement, l’apparaître et le disparaître, la présence et l’absence. Un monde transfiguré par le prisme du vent, de la lumière, du bruit, des odeurs, de la neige et de la pluie.

« Quand je regarde dans le rétroviseur des particules argentées apparaissent, disparaissent, sans ordre précis. Un effet de la lumière. Comme s’il avait plu », p. 33.

« La rue est calme. On entend quelque part une radio, parfois des bruits de vaisselle », p. 39.

« L’arbre avec le ciel derrière lui. La table inoccupée. Le bruit compact du sol. Ce moment n’évoque pour moi aucun souvenir particulier. Mon regard passe d’une chose à une autre, des bandes de lumière qui ondulent sur le sol aux bancs de parcs enneigés », p. 55.

« J’aimerais que tout ce que j’aperçois aujourd’hui par ma fenêtre s’évapore, que les murs tombent, qu’autour de moi il n’y ait plus qu’une étendue lisse où passe le vent », p. 59.

(…) « À la place je vois un balcon. C’est la fin de l’hiver. Je ne sors pas beaucoup. Hier il a plu. Aujourd’hui il neige. Quand je ferme les yeux, les éclats de lumière font danser sur mes paupières des taches roses, pêche, saumon, lilas », p. 59.

Le foisonnement des objets et pourtant, la régularité de leur absence :
« Ce n’est pas vraiment à cause de l’heure tardive. Ni à cause de la solitude, je ne pense pas. Les murs, les fenêtres noires, les planchers lisses : quelque chose dans leur présence ne suffit pas, ne m’est pas familier. Quelque chose d’une certaine façon manque. Tout ce que je remarque, au fil des minutes qui passent, c’est la régularité de cette absence », p. 51.

Un monde jamais donné. Un regard, posé, diffracté par une cuillère, une fenêtre tachetée d’éclaboussures de pâte à dents, par des gouttes transparentes, de la buée ou de la lumière rebondissant sur un pare-brise :
« Le vent s’infiltre dans la pièce, soulève les rideaux. Au bord de la table les cernes de mon verre commencent à disparaître. Je place mon doigt sur la pointe d’une cuillère. Elle me renvoie mon visage : minuscule, inversé, un peu difforme », p. 38.

« Par la fenêtre de la salle de bain, à travers les éclaboussures de pâte à dents, j’observe la ligne irrégulière des toits, le vent dans les arbres. Un goût de menthe réchauffe mes gencives », p. 48.

« La pluie vient de s’arrêter. Contre la vitre les gouttes transparentes grossissent l’extérieur. À travers elle le ciel s’alourdit, les immeubles se brouillent (…) la buée commence à monter dans les vitres (…) le dehors peu à peu se retire, se dissout comme dans un rêve », p. 61.

« Les meubles, la plante, le chaudron au fond de la cuisine. Dans le contre-jour tout m’apparaît noir et sur le même plan. Si je n’interprète pas la réalité, sur la table devant moi croît une plante avec une feuille en forme de chaudron », p. 72.

« On attend au coin d’une rue. On regarde sans véritablement voir le jet de lumière qui rebondit sur les pare-brise, les flaques d’eau. La rue s’allonge et bientôt croise une autre rue. Au fond d’une cour, des chaises libres », p. 92.

Aucun lyrisme, aucune surcharge sémantique. Une simple voix portée vers l’autre :
« Les ombres de la chambre s’étendent à présent sur le plancher et sur le mur, qui les dévie. En les observant je réalise simplement, sans gravité aucune, que je ne tiens pas excessivement à la vie », p. 85.

« Les objets, comme les paysages, existent autour de moi sans autre mérite que celui-là. Ils ne m’apportent aucun sens. Mais le fait de les partager avec toi, oui », p. 86.

« On ne ressent ni tristesse, ni joie, ni aucun autre sentiment », p. 91.

Dire le mouvement de l’immobilité par la seule présence d’un raisin mou et sa perfection formelle :
« Deux ampoules rattachées au même fil pendent au-dessus du lit. La pièce reçoit un peu de clarté. Dans le bol posé entre mes jambes, je pige un raisin mou », p. 16.

Et l’ensemble du recueil condensé, résumé, à la toute fin, en un seul vers :
« Une brise tiède. Sur le comptoir, une boîte de fèves ouverte », p. 94.



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Membre : Montréal

Smith Gagnon, Maude. Un drap, une place, Éditions Triptyque, 2011.

Catégorie : Classiques, Monographies québécoises, Poésie

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Une réponse pour “Un drap, une place”

Les Irrésistibles » Un drap, une place dit : - 7 décembre 2012

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