16 juin 2022

Ton absence n’est que ténèbres

Stefánsson, Jón Kalman

Ton absence n'est que ténèbres

Disons-le d’entrée de jeu, le plus récent roman de l’auteur islandais Jón Kalman Stefánsson n’est pas d’accès facile. Cette vaste saga familiale qui s’étend sur plusieurs générations comporte de très nombreux personnages dont les noms aux consonances peu familières pour nous se confondent ou sont difficiles à retenir ; à cela s’ajoute le fait que le récit composé de multiples intrigues délaisse fréquemment les héros dont nous suivions avec intérêt le destin pour nous transporter, sans avertissement et sans aucune transition, dans un autre temps et un autre lieu avec de nouveaux personnages qui n’ont apparemment aucun lien avec les premiers ; la narration en outre, – et c’est là le plus déconcertant – est confiée à un personnage amnésique dont par conséquent on ne sait rien, pas même son nom dont il ne se souvient pas.

Certes le procédé n’est pas tout à fait nouveau et l’on pensera tout de suite au roman de William Faulkner, Le Bruit et la Fureur, où les événements nous sont présentés à travers les yeux d’un idiot. C’est à dessein que j’évoque ce chef-d’œuvre du début du vingtième siècle, car le roman de Stefánsson m’apparaît de la même trempe. Il exige une bonne dose de patience et un effort de mémoire certes, mais j’ai éprouvé à sa lecture un éblouissement pareil à celui que m’a procuré la découverte à dix-huit ou vingt ans d’auteurs tels que Proust et Faulkner, Gertrude Stein ou Virginia Woolf. Ce roman de Stefánsson, déjà salué par la critique, comptera, je crois, comme l’un des grands romans de la première moitié du XXIe siècle.

Les lecteurs et les lectrices qui souhaitent se plonger dans cette œuvre devront toutefois accepter dès le départ de rester un certain temps dans le noir tout comme le narrateur qui, de retour dans son village de l’ouest de l’Islande, rencontre des hommes et des femmes qui le reconnaissent alors que lui-même ignore qui ils sont et quels liens il entretient ou a déjà eus avec eux. C’est une position tout aussi inconfortable pour les lecteurs que pour le narrateur et les premiers se trouvent dans une obscurité semblable à la sienne. Ils n’ont d’autre choix que de lui faire confiance en espérant que tous les épisodes qu’il raconte et qui paraissent incomplets et décousus, s’éclaireront peu à peu, que les pièces du puzzle finiront par se mettre en place. Et c’est bien ce qui se passe, en effet, de sorte que plus nous avançons dans notre lecture, plus croissent notre curiosité et notre fébrilité à l’idée de découvrir bientôt le tableau dans son ensemble…

On ne lit pas, toutefois, cet immense roman d’amour comme on le ferait de certains romans policiers où seul nous importe au fond le dénouement. Il nous faut nous arrêter souvent pour relire un passage, noter une référence (car ce livre est aussi un hommage aux écrivains, aux poètes et aux savants) ou faire jouer l’une des pièces musicales qu’écoutent les personnages et dont la liste nous est donnée à la fin sous le titre : Compilation de la Camarde, comme si c’était la mort elle-même qui avait choisi les œuvres qui accompagnent ce vaste hommage à la vie ou cette cérémonie funèbre.

Ton absence n’est que ténèbres est à la fois un poème, une épopée et un essai philosophique sur l’amour et sur la mort, sur les liens entre les enfants et les parents, entre les maris et les femmes, entre les amants de couples hétérosexuels ou homosexuels ; presque à chaque page, nous sommes saisis par la beauté et la profondeur des propos de l’auteur, par la force et la nouveauté de sa vision du monde.

C’est à mes yeux une œuvre majeure qui vient rappeler à tous les passionnés de littérature la raison pour laquelle elle compte tant à leurs yeux. Elle nous éclaire ; elle aide à vivre.

Membre : Victoire, Ahuntsic

Stefánsson, Jón Kalman. Ton absence n’est que ténèbres, Éditions Grasset, 2020, 2022, 608 pages.



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