17 oct 2019

Tempêtes

Michaud, Andrée A.

Tempete Andree Michaud

Andrée A. Michaud est sans merci. Elle n’offre aucun répit au lecteur. Pas de refuge contre la noirceur.

Tempêtes est un roman sombre, angoissant, poignant, anxiogène, « noircissime », suffocant ! Nous sommes pris dans la tourmente de la nature déchaînée, hameçonnés par ce suspense oppressant dès les premières lignes. Comme elle l’écrit si justement : «  L’atmosphère [rappelle] ces jours d’angoisse où on demeure dans l’attente d’un événement indéterminé.  »

Deux protagonistes : Marie et Ric, isolés chacun sur un versant opposé de la montagne Cold Mountain ( le Massif bleu ) . La première, emmurée à cause d’une tempête qui a laissé tomber plus de 70 centimètres de neige, un record ; le second, qui subit les assauts d’orages démentiels de juillet.

En fait, il y a plus que deux personnages centraux, trois autres s’imposent : la nature, la montagne et la folie. La nature habite tout le récit et donne naissance à des fantômes, des morts, des disparus  ; cette satanée Cold Mountain qui gronde, quatrième personnage autour duquel toute l’histoire pivote, et la folie qui pousse au meurtre ou au suicide ceux qui en sont atteints.

Nous faisons d’abord la connaissance de Marie dans son univers de réclusion et de captivité, dans un décor sinistre qui fait écho à son âme tourmentée. Elle se retrouve isolée dans un chalet qu’elle a hérité de son oncle Adrien, dont on dit qu’il s’est suicidé. La tempête faisant rage, l’électricité manque et un visiteur improbable se présente dans ce tourbillon de neige. Un homme «  mi-humain, mi-fantomatique  » frappe à sa porte. Marie est habitée par des fantômes, celui de son oncle Adrien, celui de Frank et celui d’un mystérieux homme de pierres, au sourire rouge qui surgit de la montagne.

Visitée par d’étranges personnages, Marie est terrifiée. Elle est victime d’hallucinations, cède à la panique et se perd dans la folie  ; elle ne sait plus qui elle est ni qui elle était. Nous sommes haletants et ressentons fortement l’angoisse de l’enfermement, du huis clos de Marie. On devient presque claustrophobes. Enfin, dans un soupir de soulagement, nous quittons Marie à la fin de la première partie, 126 pages pendant lesquelles on a rêvé de libération tellement on s’est senti encagé avec elle. La retrouverons-nous alors qu’elle s’enfonce dans le bois  ?

C’est dans le village Fall-Junction, le seul village aux environs du chalet de l’oncle Adrien, que nous rencontrons Ric, le prête-nom et faire valoir d’un écrivain célèbre qui se suicide. Sans ce pourvoyeur, il doit terminer le roman que celui-ci a amorcé afin de toucher le paiement final au dépôt du manuscrit achevé. Il choisit donc d’aller visiter les lieux où débute ce roman et se retrouve près de Cold Mountain au camping des Chutes rouges.

Le monde de Ric est pour le moins aussi glauque que celui de Marie. Il vient «  d’arriver en enfer  ». Un violent orage éclate et des pluies torrentielles grossissent la rivière inondant ponts et chemins. Le terrain de camping est isolé, devenant un piège dont on ne peut s’échapper et le théâtre de meurtres laissant des cadavres découverts par des vacanciers horrifiés. Ric doit lutter pour sa vie, faire face à des vents violents, à une nature déchaînée et affronter les vagues tourmentées de la rivière en colère gonflée par les eaux qui dévalent de la montagne.

l doit prouver son innocence et faire taire les soupçons qui pèsent contre lui de la part ceux qui en font le coupable idéal. Des spectres jonchent son chemin. Il dépérit à vue d’œil, n’a pas connu de véritable nuit de sommeil, «  assommé par la chaleur, l’humidité poisseuse, l’animosité… et la promiscuité  » à laquelle il est soumis nuit et jour. C’est un homme «  épuisé qui ne [sait] plus distinguer les visages des vivants de ceux des morts  ».

Un polar fort, à la hauteur de la réputation d’Andrée A. Michaud. Du grand art où l’auteure, aguerrie à ce genre, nous emporte ailleurs, dans la pénombre et dans l’angoisse. Honnêtement, j’ai souvent interrompu ma lecture, pour respirer tellement c’est accablant. On a peur, on se sent secoué par les tourbillons et le vent.

«  Les frontières entre la vie et la mort, la fiction et la réalité, le passé et le présent, les craintes légitimes et le délire sont donc ici plus que jamais poreuses.  » (Dominic Tardif, cahier lire, Le Devoir, 28 septembre 2019.) Andrée A. Michaud a un très grand talent de peintre  ; elle réussit à évoquer la fougue des éléments et à semer la terreur grâce à sa plume imagée, ciselée, fougueuse, cinématographique.

Elle est la réalisatrice d’un film d’horreur d’un monde inhospitalier, mais elle ne nous révèle pas la clé des mystères qui se déroulent sur cet écran obscur. Elle nous laisse cependant avec ces tempêtes qui rugissent dans la montagne ou qui grondent à l’intérieur de nous puisque la folie est une «  tempête perpétuelle  ».

En lisant Tempêtes, je me suis sentie comme le bateau violemment balloté par les vagues, les bourrasques et le vent du tableau de William Turner, Tempête de neige en mer. L’image de ce tableau m’a poursuivie tout au long de cette lecture.

Un conseil : lisez ce roman en pleine clarté, près d’une fenêtre grande ouverte, sinon le soir toutes lumières allumées. Magistralement écrit, ce livre est terrifiant.

Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton

Michaud, Andrée A. Tempêtes, Éditions Québec Amérique, 2019, 350 pages.



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