20 jan 2022

Sidérations

Powers, Richard

Sidérations

« Un soir de la mi-août, il demanda une planète avant de se coucher. Je lui offris Chromat. Elle avait neuf lunes et deux soleils, l’un petit et rouge, l’autre grand et bleu. Ce qui produisait trois types de jour de longueur différente, quatre types d’aube et de couchant, des dizaines d’éclipses possibles, et d’innombrables saveurs de crépuscule et de nuit. La poussière dans l’atmosphère transformait les deux types de lumière solaire en aquarelles tourbillonnantes. Les langues de ce monde avaient pas moins de deux cents mots pour désigner la tristesse et trois cents pour la joie, selon la latitude et l’hémisphère ».

Théo Byrne est américain, astrobiologiste, veuf et père d’un garçon de neuf ans, Robbin, autiste. Ou asperger. Ou présentant des troubles de comportement. Ou neurodivergent. Ou « différent » selon les standards normés de notre monde selon lesquels Robbin devrait être médicamenté, car sa différence dérange sa classe, son école, tous les non différents.

Robbin est doté et envahi d’un tel sentiment d’empathie pour l’environnement de la planète, sa faune et sa flore assiégés par notre monde moderne qu’il peine à dominer ses sentiments et à trouver ses repères dans sa relation avec les autres. Mais Théo, son père, se refuse à l’idée d’adhérer à cette solution universellement adoptée, car immédiate mais réductrice et insensible, de confier à la pharmacologie le traitement de son enfant.

Théo choisit plutôt de permettre pour son fils l’expérimentation de traitements de neuropsychologie en développement dans la firme d’un collègue scientifique. Ce recours à l’intelligence artificielle appliquée à la mécanique de formation de nos pensées, de nos humeurs et de notre tempérament, constituera un des nombreux rendez-vous auxquels l’auteur nous conviera avec la science. Son érudition impressionnante, mise au service d’un grand talent de romancier, nous convainc dès le début de notre lecture que nous tenons entre les mains une œuvre qui tout aussi efficacement qu’un essai scientifique nous touchera et nous sensibilisera à la cause environnementale.

La relation entre ce père et son fils est bouleversante, pleine de respect, de tendresse et de détermination. La passion du père pour l’exploration de l’univers et la vie sur d’autres planètes sous toutes ses formes possibles enrichira les liens entre Théo et son fils et servira à nourrir d’espoir ce fils sidéré par l’insouciance des humains quant aux impacts de leur style de vie sur l’état et l’avenir de la planète.

Un troisième personnage marque cette belle histoire. La femme de Théo et mère de Robbin, Alyssa, décédée peu avant le début de l’histoire, représente la conscience environnementale et engagée de la lutte pour l’environnement. Son esprit plane constamment dans le fil de l’intrigue pour symboliser, non seulement l’idéal de l’engagement, mais aussi l’équilibre émotionnel et le bonheur à contribuer au mieux-être des êtres vivants.

Richard Powers choisit et réussit habilement à installer son propos humaniste et environnementaliste dans la réalité politique contemporaine. Il n’hésite pas à distribuer les responsabilités aux acteurs actuels, sans aucune personnalisation, bien présents dans la trame pédagogique du roman, ne laissant aucun doute sur leur rôle dans les perturbations qui affectent autant le climat planétaire que le climat social.

Dans ce roman illuminant, l’auteur nous invite à l’accompagner dans sa représentation d’un monde meilleur que celui qui, sous nos yeux, demeure trop aveugle, résigné ou insensible à la triste réalité du dérèglement de la planète. De la disparition de milliers d’espèces animales et végétales. De la menace à sa survie. L’auteur nous convie à un voyage global où la religion, la science, la spiritualité, la politique, la philosophie participent à la compréhension des enjeux auxquels notre civilisation est confrontée.

La visite, tout à la fois imaginaire et scientifique de la planète Chromat évoquée ci-haut, illustre la beauté de ce roman riche de ces nombreux regards sur la vie, la curiosité et l’émerveillement. Sidérations constitue un formidable voyage, autant à l’intérieur de l’être humain que vers l’immensité de notre univers. Cette lecture bien particulière par le large éventail des thèmes abordés et l’érudition de son auteur ne laisse pas indifférent. Richard Powers est un homme bien fascinant comme peuvent en témoigner plusieurs entrevues données à la sortie de son livre.

Titre original : Bewilderment

Membre : Daniel de Repentigny

Powers, Richard. Sidérations, Éditions Actes Sud, 2021, 397 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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