24 sept 2020

Shuni : ce que tu dois savoir, Julie

Fontaine, Naomi

Shuni Fontaine

Dans la langue innu-aimun, les sons « j » et « l » n’existent pas : Julie se prononce Shuni. D’où le titre de ce bel essai de Naomi Fontaine, où elle s’adresse à une amie d’enfance, non amérindienne. Cette amie, les Innus de Mani-Utenam l’affubleront du prénom Shuni : « Comme longtemps les missionnaires ont francisé les nôtres. Je dis ça sans amertume. Au contraire, lorsqu’ils t’appelleront Shuni, ce sera le signe que les choses ne sont plus comme elles étaient autrefois. Que la relation entre Blancs et Innus n’est plus à sens unique. Et que forcément, grâce à la langue et à la culture que nous avons préservées, nous pouvons offrir des trésors à ceux qui viennent nous rencontrer. Comme un surnom à la sonorité douce. Une forme d’adoption. Une amitié durable. Ou simplement, une main tendue à l’autre. Quelque chose d’aussi doux que la réconciliation. » Cet extrait donne le ton de l’essai, nullement amer ; porté, au contraire, par une douceur, un désir d’amour.

Un essai qui tient à la fois du témoignage, de l’autobiographie et de l’explication ethnologique. Mais c’est le geste politique de prise de parole qui, je crois, donne toute sa force à ce texte, que l’autrice place elle-même dans la continuité de Je suis une maudite sauvagesse, d’An Antane Kapesh. Car si le peuple innu est « peu volubile », il n’en a pas moins des choses à dire : « Peut-être, sans aucun doute, il aura beaucoup à dire, à remettre en perspective, à enseigner à celui qui daignera l’écouter. » Les plaies historiques sont profondes : « C’est le mur où les préjugés nous ont acculés. Et il faudra du temps, de l’espace, de la connaissance pour s’en libérer. » Naomi Fontaine rappelle que les « mots empreints d’amour, de compréhension et d’affirmation peuvent guérir ».

Voilà le mot : affirmation. Affirmation individuelle, oui, évidemment, mais aussi affirmation collective, politique. Un mot que je comprends très bien ; ce sont mes convictions souverainistes qui m’ont ouvert les yeux aux réalités amérindiennes. Comment refuser à ces peuples ce que nous revendiquons pour nous ? Le rapprochement est évident et Fontaine s’en est inspirée : « Aussi improbable que ça puisse être, le nationalisme québécois a forgé mon esprit d’appartenance à ma culture. » Improbable aux yeux des gens qui ont toujours refusé de voir notre nationalisme autrement que comme un repli identitaire ouvrant à la xénophobie. Pour Fontaine, au contraire, « l’affirmation de sa culture précède l’ouverture à l’Autre ».

Cet essai est plus intéressant encore pour ce qu’il nous apprend sur les Innus. J’ai la plus grande admiration pour Serge Bouchard et Rémi Savard, mais les travaux de ces anthropologues ne peuvent se substituer au regard d’une Innue sur son peuple. L’ouverture commence là : écouter ce que les Innus ont à dire (et les Cris, les Atikameks, les Abénakis, les Malécites…).

Naomi Fontaine nous parle des femmes innues, du mot résilience (qu’elle n’aime pas), des questions tendancieuses des journalistes, de la honte (si difficile à surmonter), du suicide, de l’art, de la notion de travail dans la réserve, de la modernité, de l’importance des relations ; autant d’occasions de répondre à certains préjugés. Toujours avec un sens du concret et un désir d’agrandir l’espace mental commun. Je retiendrai particulièrement les quelques pages sur la notion innue du temps, qui n’est pas linéaire, comme chez les chrétiens, mais circulaire, fait de recommencements, et où, par conséquent, l’échec (scolaire, professionnel, amoureux) n’en est jamais un.

Un essai court, mais de grande valeur où, Naomi Fontaine, comme Serge Bouchard, se fait passeuse, intermédiaire. D’ailleurs, une petite phrase montre bien sa posture d’entre-deux. Invitée à donner une conférence à Mani-Utenam, elle écrit : « Pour la première fois, on m’offrait de VENIR rendre compte de mes aspirations, LÀ-BAS, où je suis née. »

Membre : S. de Montréal

Fontaine, Naomi. Shuni : ce que tu dois savoir, Julie, Éditions Mémoire d’encrier, 2019, 158 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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