20 juin 2019

Saint Exupéry : une vie à contre-courant

De La Bruyère, Stacy

Saint-Exupery, une vie a contre courant

On suit Saint-Exupéry pas à pas et on peut ainsi s’imprégner du personnage. Stacy Schiff de La Bruyère remet les choses dans leur contexte. Un exemple : pourquoi Saint-Exupéry a-t-il atterri à l’École Navale Supérieure ?
Elle dit : « Nul ne semble s’être demandé ce que faisait là ce littéraire, et surtout pas Saint-Exupéry lui-même parce que de telles questions ne se posaient pas en pleine guerre pour un jeune homme à particule. »

De ce portrait, chaleureux mais sans complaisance, on garde l’idée que Saint-Exupéry avait un grand sens de l’humour, mais tolérait mal la bêtise. Son attitude de « reine d’Angleterre » ou de fanfaron (par exemple, pendant la guerre, il allait avec des étudiants sur les toits de Paris, avec autant d’excitation que s’il assistait à un feu d’artifice) lui a attiré des bosses tant physiques que psychologiques.

Il était également très désordonné, étudiant médiocre, mais doué pour les lettres depuis l’enfance. Sa vie sentimentale était compliquée. Il aimait les femmes, mais la sexualité pour lui n’était qu’une nécessité occasionnelle. L’amour, dira-t-il, « m’empêche de parler […] je m’embrouille dans l’amour, j’y suis décevant et contradictoire ». La femme qu’il a épousée, Consuelo, aussi fantasque que lui (la seule femme, dit l’auteure, qui comprenait tout à fait qu’un boa puisse avaler un éléphant) sera pour lui un sujet de préoccupations toute sa vie. Il s’en sentira toujours responsable malgré les nombreuses ruptures et les fugues de Consuelo. Il eut aussi quelques muses dont certaines célèbres comme Louise de Vilmorin.

Souvent d’humeur nostalgique (par exemple, quand il était dans un lieu, il s’ennuyait d’un autre), il pouvait aussi se montrer joyeux et faire toutes sortes de trucs et de jeux de cartes. Il lui arrivait de se montrer insolent. Il prenait plaisir à se déguiser, était plutôt gourmet, aimait la musique et adorait depuis toujours la lecture de grands auteurs d’allégeances variées.

Il avait une Bugatti qu’il conduisait comme un avion. Un ami dira de lui qu’il n’arrivait pas à prendre de la distance, à se protéger contre la méchanceté du monde.

Courageux pour avoir entrepris tout ce qu’il a fait mais parfois téméraire, il a eu des aventures assez remarquables, surtout sur le continent africain.

Il était davantage un écrivain-né qu’un pilote-né. L’aéropostale lui fournit son sujet, ainsi qu’une chape de responsabilités qui lui permit de se découvrir lui-même. « C’était bien plus qu’un honnête travail pour un homme à qui un honnête travail n’aurait jamais suffi. »

C’est l’empreinte laissée sur Saint-Exupéry par un minuscule avant-poste dans le désert (Cap Juby) qui l’a aidé à tirer des leçons de l’adversité. Il y a appris l’importance de la responsabilité et de la camaraderie qu’elle crée entre les hommes. Il en retire l’idée de la priorité de la vie intérieure.

C’est dans la désolation de Cap Juby qu’a resurgi son monde intérieur de roses et de fées, souvenirs de son enfance, au château de Saint-Maurice-de-Rémens. C’est en survolant la Patagonie aux charmes sauvages qu’il a réfléchi à ce qui soude les hommes entre eux, sur les « fragiles dorures de la civilisation », tout autant que sur la « nature miraculeuse de l’homme ».

À la fin de sa vie, le courage ne l’a pas toujours accompagné, mais il a toujours continué à défendre ses convictions, s’attirant souvent des blâmes. Son attitude négative envers le général de Gaulle et les déboires de l’aéropostale ne l’ont pas aidé non plus. C’est avec un peu de réticence qu’il s’est trouvé aux États-Unis et au Canada et son manque de diplomatie ne lui a pas servi.

À la fin de sa vie, il était fatigué, en mauvaise santé et attristé par la tournure des choses sur le plan personnel : frasques de sa femme Consuelo, perte de ses grands amis Mermoz et Guillaumet, désaccords en politique.

Disparu lors d’un vol de reconnaissance sur les bords de la Méditerranée, son état d’âme et certains gestes qu’il a posés ont favorisé l’hypothèse d’un suicide. Plusieurs années après sa mort on a trouvé son avion et, quelques années après, un ancien pilote de guerre allemand a dit que c’était lui, malheureusement, qui l’avait abattu.

Pour Stacy De La Bruyère, « Saint-Exupéry est mort jeune, ce qui explique la fascination pour lui qui n’a cessé de croître avec les années, comme tout ce qui a disparu avant son temps, du Titanic à Marylin Monroe. Le mystère qui entoure la mort de l’aviateur, si bien présagée dans Le Petit Prince qui contemple 44 couchers de soleil, n’a fait que renforcer le mythe. Il faut ajouter les innombrables couronnes de laurier qu’il a reçues. Mais l’autre côté de la médaille est que ses détracteurs, s’ils ont voulu nous rappeler que Saint-Exupéry était un homme et non un dieu, l’ont fait sans ménagements. L’écrivain est ainsi doublement victime de sa légende. »

L’auteure affirme aussi que Saint Exupéry « a eu une vie plus riche qu’il ne l’a laissé voir, plus pauvre que toutes ces qualités transcendantes que magnifie la littérature, bien plus liée au quotidien que ne le prétend le mythe ».

« Ses écrits relèvent le plus souvent du journalisme, romancé certes, mais toujours autobiographique. Il ne mentait pas, mais il embellissait les choses et vivait aussi pour cet éclat. Ses écrits ne rendent pas complètement compte de l’homme. Ils sont simples et Saint-Exupéry ne l’était pas. » Par contre, il a été reconnu comme ayant l’un des plus beaux tons poétiques en prose.

Moi qui ai lu Terre des Hommes (1939), j’ai été touchée par ses magnifiques pages sur l’amitié.

Ce livre est dédié au mari de l’auteure, Marc de la Bruyère.

Titre original : Saint-Exupéry : A Star Crossed Life

Membre : N.L., Île-des-Soeurs

De La Bruyère, Stacy. Saint Exupéry : une vie à contre-courant, Éditions Albin Michel, 1994, 568 pages.



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