28 nov 2019

Querelle de Roberval

Lambert, Kevin

Querelle de Roberval

Enfin un roman qui n’instrumentalise pas la figure de l’Indien, où celui-ci n’incarne pas la Nature sauvage et n’a pas pour fonction de caractériser un héros blanc « ensauvagé », en certifiant son label « Américain authentique ».

Dans Querelle de Roberval, Christian et Kathleen, Innus de Mashteuiatsh, travaillent à la scierie avec les Blancs, vivent leur vie banalement, comme les autres. Ces deux personnages secondaires nous rappellent que dans le monde réel, et particulièrement à Roberval où se passe l’intrigue, il existe des êtres qu’on appelle Indiens (ou Amérindiens, autochtones, aborigènes). Si Kevin Lambert évoque leur présence, c’est aussi parce qu’ils incarnent, dans une société qui demeure absolument indifférente aux « first nations », une certaine marginalité.

La femme qui travaille dans un milieu d’hommes, comme à la Scierie du lac, est elle aussi marginale, mais, dans ce roman social, les principales figures de la marginalité sont les militants syndicaux et les homosexuels. C’est sur eux que se construit l’intrigue, en cinq parties, suivant le modèle de la tragédie grecque : prologue, parodos, stasimon, kommos, exodos, auxquelles l’auteur ajoute un épilogue qui ramène le lecteur au chapitre premier. Voilà un angle intéressant pour traiter de la violence de la société patriarcale.

Les vingt-sept premiers chapitres (sur trente-cinq) présentent un réalisme convenu, où Lambert nous montre une communauté déconstruite par l’individualisme exacerbé, alimenté par les réseaux sociaux, l’égoïsme, et où le militantisme syndical ne peut plus s’exprimer. Les grévistes de la Scierie du lac sont écrasés par le pouvoir : entrepreneurs, politiciens, médias, forces policières. Les citoyens finissent eux aussi par se tourner contre eux. Mais comment s’en étonner quand, parmi les grévistes eux-mêmes, plusieurs sont opposés à la grève. Il ne faut pas trop chercher la vraisemblance, ici. Les situations sont familières, traitées sans originalité, le boss est caricaturalement cupide et méchant ; Lambert ne se gêne pas de reprendre une célèbre réplique de Michel Chartrand, ainsi que le manifeste du FLQ lu à la radio lors de la Crise d’octobre. Or, l’histoire ne se déroule pas en 1970, mais en 2012. L’effet global est celui d’un milieu syndical archaïque, précarisé, miné de l’intérieur, en porte-à-faux avec l’époque.

J’ai été plus intéressé par la représentation de l’homosexualité, où l’auteur nous offre ses observations les plus fines. Je ne suis pas entièrement de l’avis de Chantal Guy, de La Presse, qui voit dans la sexualité débridée de Querelle « les seuls moments de liberté absolue [...] hors des lois du marché et de l’aliénation générale ». Certes, les baises sont décrites en termes crus, affranchis de la morale hétéronormative, mais Querelle n’y est pas libre pour autant, confiné qu’il est au rôle de mâle alpha, enculant, mais jamais enculé, rôle qui lui a été appris, auquel il s’est identifié pour se protéger d’un monde violent qui ne tolère aucun signe de faiblesse de la part du mâle. Querelle est tout aussi aliéné que ses collègues de la scierie qu’il fait bander avec le récit de ses prouesses sexuelles.

C’est au vingt-huitième chapitre que l’histoire bascule dans une autre dimension, celle de la tragédie. Dans une scène sanguinolente à la Tarantino, les grévistes de la scierie affrontent les forestiers à coups de poings, de pieds, de battes de baseball. Plus aucun réalisme ne tient à partir de là. Après la bataille, Jézabel achève elle-même son bel ami Querelle en lui enfonçant dans le torse le manche brisé d’une batte. Puis, elle et ses camarades grévistes tueront le boss de la scierie, sa femme et ses enfants, avant de les faire cuire et de les manger.

Ce que semble nous dire l’auteur, c’est que, dans ce monde voué au tragique, les destins sont noués dès le départ. Les grévistes ne pouvaient pas sortir vainqueurs de leur lutte : leur chef se suicide, Querelle se fait tuer et Jézabel finit en prison. La seule issue possible, s’enfoncer toujours plus loin dans l’exclusion, l’opprobre, l’abject.

L’univers de Lambert est sombre, glauque et profondément nihiliste. La révolte se veut destruction du monde, jusqu’à l’autoannihilation, comme l’illustrent puissamment les trois personnages sans nom, désignés simplement comme le premier, le deuxième, le troisième. Trois jeunes gais atteints du sida, trois anges de la Mort qui propagent sciemment leur maladie, mettent le feu aux maisons des grévistes, baisent le cadavre sanguinolent de Querelle, puis se suicident devant leur webcam et trois mille personnes, « en envoyant chier le monde entier ».

Tout n’est pas parfait dans ce roman, mais Lambert a le mérite de nous faire voir et éprouver, par des voix détournées, un aspect du monde réel. De plus, son usage du style indirect libre lui permet de se tenir au plus près des personnages et de faire entendre leur parlure. C’est là seulement que se trouve célébrée la vie.

Membre : S. de Montréal

Lambert, Kevin. Querelle de Roberval, Éditions Héliotrope, 2018, 277 pages.



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