26 oct 2017

Quartier lointain : l’intégrale

Taniguchi, Jirô

Quartier lointain l'integrale BD

Ce n’est pas un hasard si l’oeuvre de Jirô Taniguchi est souvent adaptée en français par Frédéric Boilet, qui se fait également le héraut de la « nouvelle manga ». Ce genre se définit comme une nouvelle vague de roman graphique qui surpasse les marchés nationaux que sont la BD européenne, le comics américain ou le manga japonais pour offrir une sorte de syncrétisme artistique. C’est un genre d’auteur, plus mature et innovateur que son parent commercial, qui a une prédilection particulière pour le thème universel de la vie quotidienne. Les oeuvres personnelles de Taniguchi, celles dont il est également l’auteur en plus d’en être l’artiste comme c’est le cas pour Quartier lointain, appartiennent indéniablement à ce genre.

Quartier lointain (Haruka-na machi he), après une prépublication dans le magazine seinen Big Comic, destiné à un public masculin plus âgé, a d’abord été publié en deux volumes (1998-1999 au Japon et 2002-2003 en France) avant d’être compilé dans une édition intégrale (2004 au Japon et 2006 en France).

Quatre ans plus tôt, avec Le Journal de mon père (l’histoire d’un homme qui, après une longue absence, revient dans son village natal pour les funérailles de son père), Taniguchi avait déjà touché le thème de la réminiscence, mais il y ajoute cette fois une touche de fantastique. Son style habituel, soigné et détaillé, qui sait fort bien rendre toute l’émotion et la sensibilité du récit, est le canevas idéal pour ce superbe travail narratif. Une fois de plus, Taniguchi documente d’une façon intimiste la vie quotidienne japonaise.

On s’attend à ce qu’une telle histoire de voyage dans le temps soit une forme de science-fiction introspective, mais c’est en fait clairement du fantastique tel que défini par Todorov. Si Taniguchi n’aborde jamais les causes de l’expérience temporelle de son personnage, il met néanmoins en place les éléments nécessaires pour deux explications opposées : d’une part, l’événement survient alors que Hiroshi visite la tombe de sa mère et qu’un papillon croise son chemin, ce qui suggère une intervention divine ou supra-naturelle et, d’autre part, comme l’expérience débute et se termine au même endroit et qu’il avait beaucoup bu la veille, on peut imaginer que toute cette histoire est une sorte de rêve ou d’épiphanie éthylique. Toutefois, si cela nous offre une intéressante question rhétorique, l’élément déclencheur du récit n’a guère d’importance. Ce qui intéresse Taniguchi, ce n’est pas tant le « comment » que le « pourquoi ».

Une fois qu’on a compris les prémices de l’histoire, on ne peut que se demander si Hiroshi sera prisonnier de ce jeune corps, condamné à revivre son adolescence (l’horreur !) ou si le savoir acquis et son expérience d’adulte ne l’amèneront pas à modifier son « futur ». En fait, l’expérience le transformera doublement. En portant son regard d’adulte sur son enfance, il comprend beaucoup de choses qui avaient échappé à l’enfant qu’il était. Inversement, expérimenter à nouveau la vivacité et la vigueur de la jeunesse lui permet de se ressourcer et de remettre en question sa vie de salarié aux portes de la cinquantaine, un peu trop porté sur l’alcool et qui n’a plus qu’un intérêt distant pour sa famille.

Quartier lointain nous offre donc une lecture intéressante et intelligente. Ce manga fait définitivement partie des meilleures oeuvres de Taniguchi, celles qui méritent vraiment notre attention. À noter qu’une adaptation cinématographique, réalisée par Sam Garbarski, est sortie en France.

Titre original : Haruka-na machi he

Membre : Claude J, Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension

Taniguchi, Jirô. Quartier lointain : l’intégrale, Éditions Casterman, 2006, 405 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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