31 mai 2018

Philip Roth : les ruses de la fiction

Bleikasten, André

Philip Roth

Sur Philip Roth, décédé ce 22 mai 2018, ces réflexions tirées de l’excellent livre d’André Bleikasten, qui dans les premières pages dit que, comme tout véritable écrivain, Roth se définit non pas par ses appartenances mais plutôt contre elles. Qu’en tant que romancier, il écrit pour échapper à sa propre vie, et non pour la consigner ou la mettre en archives.

Roth étant en cela semblable à ses héros, lesquels dans leur désir éperdu de liberté ont tous l’obsession du recommencement : ils changent souvent de femme, de domicile et parfois de nom. Partout dans ses romans s’atteste « le désir universel d’être autre », « les interrogations angoissées sur soi » étant le fait de tous les fils rebelles de ses romans.

La particularité à la lecture de ses livres, c’est qu’on s’y trouve en présence d’une prose parlée-écrite, souvent déclinée à la première personne. On y est tout à l’écoute des voix. Depuis Portnoy et son complexe, les personnages majeurs de ses romans sont presque tous des parleurs intempérants qui se reconnaissent d’abord aux modulations et au débit de leur voix. Portnoy à propos duquel Roth dit qu’il commença à l’écrire lorsqu’il découvrit sa voix, en même temps que l’oreille qui écoutait, le silencieux Dr Spielvogel. Roth, ce merveilleux capteur de voix, celles de ses personnages qui se donnent toutes à entendre distinctement.

On pourrait dire de ses romans qu’ils sont auto-réflexifs. Roth, le plus « dialogique » et peut-être le plus dostoïevskien des romanciers américains qui, comme le grand auteur russe, a le génie de faire dialoguer les lobes de son cerveau, comme cela a été réussi de façon particulièrement remarquable dans Opération Shylock. Roth, qui laisse parler ses personnages sans prendre parti, en quoi il est bien romancier, laissant son imagination « dialogique » entrecroiser les discours et jouer de leurs contradictions sans se prononcer sur leur vérité, ne nous proposant rien d’autre que l’incertaine sagesse de l’incertitude.

Aimant à prendre ses lecteurs à rebrousse-poil, il nous forcera à accepter un énergumène que nous aurions toutes les raisons de mépriser et de détester, dans Le Théâtre de Sabbath, le plus asocial, le plus immoral, le moins recommandable des héros de Roth, bouffon réfractaire à tout ordre moral.

Et pour mettre encore à mal nos certitudes, dans trois romans consécutifs – Pastorale américaine, J’ai épousé un communiste et La Tache – l’auteur relate la mise à mort d’un homme qui croyait avoir réussi sa vie, s’inscrivant ainsi dans la thématique qui s’est maintenue chez lui des premières nouvelles jusqu’aux derniers romans, la question de l’identité !

Et pour terminer, La Tache, violente charge contre le « politiquement correct » et les nouvelles formes du puritanisme de l’Amérique des années 80. Roth qui dans ce roman fait l’éloge de l’impureté comme étant constitutive de l’expérience humaine et condamne « le fantasme de la pureté », générateur à son avis de tous les conformismes et de tous les fanatismes.

Membre : Jean-Marc

Bleikasten, André. Philip Roth : les ruses de la fiction, Éditions Belin, collection Voix américaines, 2001, 127 pages.



Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter

Pour laisser un commentaire

*