21 mai 2020

Miss Hokusai

Sugiura, Hinako

Miss Hokusai tome 1

Ce manga seinen historique, écrit et illustré par Sugiura Hinako, nous raconte des épisodes de la vie d’Hokusai, le célèbre artiste d’ukiyo-e de l’ère Edo, et de O-ei, sa troisième fille qui l’assiste dans son travail.

Ce qui rend l’oeuvre de Sugiura Hinako intéressante, c’est qu’elle est probablement la seule mangaka à s’être autant inspirée de la tradition japonaise, tant pour ses sujets que pour son style de dessins.

Née dans une famille de fabriquant de kimonos, elle a grandi avec un grand sens de la tradition. Alors qu’elle devient de plus en plus fascinée par le Japon féodal, elle abandonne des études universitaires en arts graphiques et design pour étudier avec Shisei Inagaki, écrivain et spécialiste de l’époque d’Edo, et assister la mangaka Murasaki Yamada.

Elle fait ses débuts en 1980 dans le magazine Garo, consacré au manga expérimental, et dès ce moment, elle s’établit comme chroniqueuse de la vie quotidienne du vieux Tokyo (Edo), et particulièrement du quartier des plaisirs de Yoshiwara, en portant une telle attention aux détails (coutumes, vêtements, etc.) qu’elle redonne littéralement vie au passé. De plus, elle innove en poussant l’authenticité jusqu’à adopter un style graphique qui, quoiqu’un peu frustre, s’inspire beaucoup des traditions artistiques de l’époque Edo comme l’ukiyo-e (estampes japonaises) et des kibyōshi (romans illustrés qui sont en quelque sorte l’ancêtre des mangas) et même, parfois, les imite carrément.

Comme nous le dit Frederik L. Schodt dans Dreamland Japan (p. 139), sa principale concession à la modernité est d’adapter le langage, car les Japonais d’aujourd’hui ne sauraient lire la langue de l’époque sans dictionnaire ! Malheureusement, insatisfaite de la qualité artistique de son travail et peu disposée à s’imposer le rythme de publication commerciale du manga, elle prend sa retraite en 1993 pour se consacrer à la recherche et à faire mieux connaître l’époque Edo (en étant consultante pour les médias et en écrivant des ouvrages sur le sujet). Elle meurt du cancer de la gorge en 2005.

Si le titre occidental du manga est Miss Hokusai et que la présence de O-ei fait le lien entre les différentes anecdotes, celui-ci n’est pas à proprement parler l’histoire de la fille de Hokusai comme ce titre le suggère, mais fait plutôt le récit des dernières années de la vie du célèbre artiste et de son entourage : principalement O-ei, Ikeda Zenjirô [qui prendra le nom d’artiste Keisai Eisen] et Kuninao Utagawa, mais aussi Iwakubo Hatsugorô [alias Totoya Hokkei], Kawamura Kotome [seconde épouse de Hokusai et mère de O-ei], Inoué Masa [alias Hokumei, disciple de Hokusai] et Takachirô [jeune frère d’O-ei et deuxième fils de Hokusai].

Avec ce manga, Sugiura nous présente en quelque sorte une vision féministe de l’époque Edo, en faisant ressortir le rôle central que O-ei jouait pour Hokusai (dont elle était un peu la gérante), le fait qu’elle entreprend une carrière qui lui est propre (mais qui n’aura jamais le succès de son père) et en levant un peu le voile sur la vie quotidienne des geishas de Yoshiwara. Le manga est cependant trop anecdotique pour constituer un bon récit biographique sur Hokusai – sur ce sujet, le manga de Shotaro Ishinomori constitue probablement une meilleure lecture.

Le manga a été adapté en dessin animé en 2015 par Production I.G. sous la direction de Keiichi Hara. D’une certaine façon, cette adaptation animée est plus intéressante que le manga, car elle organise un peu mieux le récit anecdotique du manga, le restreint un peu plus autour du travail de O-ei et offre un superbe style graphique qui n’a plus rien à voir avec les dessins frustres de Sugiura. Le dessin animé mérite définitivement d’être vu.

Toutefois, si le manga est fascinant pour son aspect historique authentique, le plaisir de la lecture en est un peu tempéré par le style graphique plutôt grossier et peu attrayant – quoique les allusions au style des ukiyo-e sont tout à fait charmantes. C’est donc à lire, mais surtout pour les amateurs d’histoire nippone.

Pour lectorat adolescent (14+).

Titre original : Sarusuberi / lit. « Cent Cramoisi » qui est le nom que les Japonais donnent au lagerstroemia [lilas des Indes]

Membre : Claude J, Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension

Sugiura, Hinako. Miss Hokusai. 1, Éditions Philippe Picquier, 2019, 360 pages.



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