02 avr 2020

Mémoires d’une dame de cour dans la Cité interdite

Jin, Yi

Mémoires d'une dame de cour dans la Cité Interdite

Qu’est-ce qui, au sommet d’une montagne, vous fera choisir de redescendre par le versant nord, plus ombragé et plus frais ou par le versant sud, lumineux et chaud ? Ainsi, à la lecture d’un livre, qu’est-ce qui vous fera pencher vers la colère, la tristesse ou la fascination ? Parfois, nous éprouvons des sentiments mixtes, voire contradictoires, en suivant le récit d’une vie. Chez moi, c’est toujours la curiosité et la soif de la découverte qui l’emportent sur les sentiments plus négatifs.

À la lecture des Mémoires d’une dame de cour dans la Cité interdite, j’ai ressenti de la colère, nourrie par un sentiment d’injustice au constat de la vie d’esclavage de cette jeune fille qui, à l’adolescence, est soumise au service de l’impératrice et au respect des règles strictes de la Cité interdite. Après la chute du régime impérial, cette femme, qui avait servi l’impératrice Cixi, travaillera comme femme de ménage. C’est alors qu’un jeune étudiant en histoire à l’université de Pékin la rencontrera et lui fera raconter sa vie, « avec toutes ses merveilles et ses horreurs ».

Dans ses occupations quotidiennes de préposé au « service à fumer », il y a autant de peur, celle de faire un geste mal placé et de déplaire, que de grandes joies et de satisfactions d’avoir bien fait et plu à l’impératrice. Si nous éprouvons un sentiment d’iniquité à la description des conditions de vie des serviteurs (dames de cour, eunuques, coiffeur, cuisiniers), nous sommes également fascinés pas le faste et les splendeurs de la vie impériale.

Comme le souligne la préface du livre : « On découvre comment elles [les dames de cour] s’habillaient, se nourrissaient et travaillaient. On s’informe des amusements et des distractions du palais. On apprend les goûts, les manies, les exigences et les impuissances des empereurs et des impératrices, dont l’impératrice Cixi qui reste une des figures féminines les plus énigmatiques de l’histoire de la Chine. On pénètre sa vie dans la plus grande intimité, l’accompagnant des journées entières ; une caméra capterait tout autant de détails. Ainsi ces images que l’on attribue aux contes de fées ou au mythe ont réellement existé pendant des centaines d’années dans la Cité interdite. »

Ce livre, écrit dans un style documentaire à partir des notes d’entrevues du jeune historien avec l’ancienne dame de cour, ne gagnerait certainement aucun prix littéraire. Mais c’est à un univers fascinant de découvertes qu’il nous ouvre la porte de la Cité interdite, construite en 1420 et où ont régné 24 empereurs. On découvre les rituels, comment servir à fumer, comment faire la toilette de l’impératrice, comment se faisait le rouge à lèvres et le papier hygiénique !

On apprend également pourquoi tant de mets étaient servis (plus de cent cinquante par repas) et la consigne de ne pas prendre plus de trois bouchées de chacun afin de ne pas identifier les plats préférés et risquer l’empoisonnement. Nous pénétrons dans les cuisines où la préparation des repas est très stressante pour les cuisiniers qui risquaient à chaque mets de déplaire à l’impératrice, et de perdre la tête.

Nous constatons, parfois avec indignation, les contraintes auxquelles devaient se soumettre les dames de la cour : ne pas parler et communiquer en signes, ne pas se coucher sur le dos, mais en chien de fusil, les conditions de travail éreintantes et les horaires exigeants.

Nous pouvons être également admiratifs de l’ingéniosité des Chinois (la maison des mandarins qui servait de pot d’aisance vous fera peut-être sourire) et le faste de cette vie d’une Chine pas si ancienne. Certains aspects nous font agréablement voyager en imagination. Pour vous donner une idée de ces nombreuses découvertes, voici deux extraits de cérémonies grandioses comme celle de la fête du Nouvel An ou encore le chant des oiseaux du Palais d’été :
« À l’extérieur du palais restaient debout, alignés, sur deux rangées, de jeunes eunuques au nombre exact de cinq cents. Tous en robe de soie neuve de Ning Po et aux chaussures aux semelles épaisses et blanches. La tête fraîchement rasée, ils rayonnaient, l’œil vif. […] Devant chaque eunuque, à cinq pas de distance, se trouvaient à même le sol, des lanternes rouges. Elles allaient jusqu’à la porte de la cuisine impériale – la cuisine de la Longévité – et dessinaient deux dragons de feu. On appelait cette cérémonie du Nouvel An les « quatre gardes célestes et les cinq cents castrats servant le Vieux Bouddha au festin près de l’étang aux Sources de jade ».

« Les eunuques avaient longuement observé le comportement des oiseaux. Dès le printemps, ils commencent à chanter et leur gorge se noircit peu à peu au lieu d’être violette. Plus la gorge devient noire, plus le bec s’ouvre. Les eunuques appelaient cette période le « chant d’amour par le bec ». Pour permettre à l’impératrice d’écouter les oiseaux à leurs meilleurs moments, il fallait donc attendre cette saison. On commence d’abord par entendre des roucoulements, mais le bec ne s’ouvre pas encore. Vers la mi-février le chant se renforce. […] Après la période des Épis presque pleins, à l’orée de la période des Épis barbus, tout le bec de l’oiseau s’ouvre et sa gorge est noire. Il chante la tête haute et le son est magnifique. […] Les eunuques attachés à l’élevage de ces oiseaux prenaient toutes les précautions nécessaires : n’était-ce pas à travers les oiseaux que l’impératrice reconnaissait leur mérite ? »

En cette période d’isolement forcé, je vous souhaite un bien beau voyage dans la Chine ancienne et le quotidien de la Cité interdite.

Lu en version numérique.

Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton

Jin, Yi. Mémoires d’une dame de cour dans la Cité interdite, Éditions Philippe Picquier, 1993, 1996, 208 pages.



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