07 fév 2019

L’Hibiscus pourpre

Adichie, Chimamanda Ngozi

L'Hibiscus pourpre

C’est par Americanah (2013) que j’ai découvert Chimamanda Ngozi Adichie. J’avais été frappé par le fait que les deux héros du roman évoluent dans une strate de temps très mince et qu’ils n’ont pas un ancrage culturel très profond. Or, il en va tout autrement dans L’Hibiscus pourpre, premier roman de l’autrice nigériane, paru dix ans plus tôt.

Ici, le temps, la durée, exerce une pression constante sur la narratrice, la jeune Kambili Achike, et ses parents, son frère Jaja, sa tante Ifeoma, ses cousins, cousines, les maintient dans un état constant d’appréhension. Chacun doit faire face au changement, en particulier Kambili qui, lors d’un séjour à Nsukka, chez la tante Ifeoma, découvre un monde radicalement différent du sien, un monde, certes, pauvre, elle qui vit dans l’opulence, mais extraordinairement libre et vivant. Commence alors un lent et courageux processus de transformation, au cours duquel Kambili va s’abandonner à la liberté de parler, de rire, de chanter, d’aimer.

Après la narratrice, le père, jamais désigné par son prénom ibo – qui n’est pas à ses yeux une langue « civilisé[e] » – est le personnage le plus développé du roman. Homme riche et respecté dans la communauté d’Enugu, « pur produit du colonialisme » selon sa soeur Ifeoma, Eugène, qui attribue sa réussite à l’Église catholique, est un fondamentaliste, un croisé qui n’hésite pas à châtier violemment la moindre incartade de sa femme aussi bien que de ses enfants. Craint par ces derniers, il n’en est pas moins vulnérable. Lui aussi subira la pression du changement, mais, inflexible, ne s’en tirera pas.

Car, plus largement, Adichie brosse le tableau du Nigéria déliquescent, frappé par un coup d’État, par la hausse des prix des denrées alimentaires, par la pénurie d’essence, les pannes d’électricité, la défaillance des services publics, les grèves, les manifestations, les assassinats… En outre, le colonialisme anglais, les missionnaires catholiques, le prosélytisme pentecôtiste ont mis à mal les traditions. Le grand-père de la narratrice, seule incarnation de ce monde que son propre fils Eugène qualifie de « païen », d’ailleurs, un matin, ne se réveille pas, s’en va « rejoin[dre] ses ancêtres ».

La grande Histoire se mêle à la petite, chacun doit s’adapter ou, à défaut, en subir les conséquences. La tante Ifeoma, quant à elle, déjà veuve, perd son poste de professeur à l’université du Nigéria, et émigrera avec ses trois enfants aux États-Unis.

Tout ce tableau serait assez banal si Adichie ne le rendait pas aussi vivant, sensuel et nuancé. Dans ce premier roman, elle accorde une place relativement importante au monde des traditions du grand-père, Papa-Nnukwu : fête de l’Aro, ima mmuo (initiation au monde des esprits), prière du matin au dieu Chineke, itu-nzu (déclaration d’innocence)… Ces éléments se mêlent à un foisonnement de marqueurs culturels : mots ibos, gestes de la préparation des repas, jeux, musique, récitation d’un conte, observation d’arbres, de plantes, d’insectes… Adichie montre un sens très développé du détail qui fait voir, comprendre. Ses descriptions sont brèves et précises ; ses métaphores arrivent à point. L’usage de symboles (comme l’hibiscus pourpre, l’harmattan, l’escargot qui fuit) lui permet également de synthétiser des significations profondes.

La vision du monde est plutôt optimiste. Le chef d’État meurt, le père est mis hors circuit, le frère de Kambili sortira de prison… Le temps, certes, ne laisse rien intact, mais finalement sert la cause de la liberté. Ou, dit autrement, c’est le désir de liberté, souterrain et irrépressible, qui maintient la dynamique du changement et rend ainsi sensible la durée. Même le père de Kambili lutte pour la liberté, du moins sur le plan politique, car au sein de la famille, son rigorisme demeure des plus autoritaires. Ce qui explique la distinction faite par la narratrice : « Le défi de Jaja me semblait à présent similaire aux hibiscus pourpres expérimentaux de Tante Ifeoma : rare, chargé des parfums de la liberté, une liberté différente de celle que les foules agitant des feuilles vertes scandaient à Government Square après le coup d’État. Une liberté d’être, de faire. »

Titre original : Purple Hibiscus

Membre : S. de Montréal

Adichie, Chimamanda Ngozi. L’Hibiscus pourpre, Éditions Anne Carrière, 2003, 2004, 415 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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