20 août 2020

Les chars meurent aussi

Lavoie, Marie-Renée

Les chars meurent aussi

Dans son Billet du 2 juillet 2020, Marie-Anne proposait la lecture du roman Les chars meurent aussi. Je n’en ferai pas ici le résumé puisque Marie-Anne l’a déjà fait dans son excellente présentation.

Je vous livrerai simplement quelques impressions de ce bonheur de lecture, assorties de plusieurs extraits du livre, pour vous mettre l’eau à la bouche et, je l’avoue, quelques larmes aux yeux.

Ce roman est un éloge à la lecture. Les livres meublent la solitude de la mère coincée dans la guérite du stationnement d’un hôpital. Ils emportent Cindy, la « tite tannante » (1) loin de sa misère dans mille lieux imaginaires ; cette enfant sale, mal accoutrée, au langage plus que populaire et au comportement irrévérencieux, laissée à elle-même par des parents dysfonctionnels. Une « enfant loup qui se contentait d’esquiver les questions et de répondre en grognant ». La lecture accompagne également de grands moments d’une profonde tristesse pour chercher une certaine consolation du malheur qui surgit trop vite.

Ce roman est un plaidoyer pour la bienveillance. Une bienveillance assumée par tellement de personnages :

- La bienveillance de sa mère envers sa fille Laurie : « Elle m’a serrée contre elle. Pour prendre un peu de ma peine. » Cette mère totalement dévouée à sa fille : « J’ai été depuis ma naissance l’objet d’un perpétuel émerveillement pour ma mère. Il me suffisait de respirer normalement pour qu’elle s’extasie devant mon fabuleux talent de vivre. »

- La bienveillance de Laurie et de sa famille qui nourrissent, habillent et protègent Cindy : « On était arrivés à croire qu’on pouvait combler, du moins en partie, ce que ses parents ne lui donnaient pas. On l’attrapait au vol, la remplumait de notre mieux et la libérait. Ce qui nous faisait autant de bien qu’à elle. »

- De Laurie pour le gérant et les serveuses du pseudo restaurant italien. Des gars du garage envers Laurie. De Romain envers elle et un passant ayant trop bu.

- De la coiffeuse pour ses clients démunis ou âgés.

Ce livre témoigne du grand talent de Marie-Renée Lavoie et de sa maîtrise de l’écriture  : une écriture toute en sensibilité, en inventivité et en finesse. Efficacement, elle sait décrire de façon picturale, par petites touches, telle une peintre impressionniste, les lieux, l’atmosphère et les personnages.

- L’inventivité de l’écrivaine, par exemple dans le mot « clandestimité » pour clandestinité et intimité.

- Le portrait des lieux si bien rendu : « Une haie de cèdre vertigineuse délimitait la cour savamment aménagée. Les dalles de pierre au sol formaient une queue de comète qui s’épanouissait sur une cascade de vivaces en résurrection avancée pour ce début d’été. Des lampadaires de revue, aux quatre coins du jardin, projetaient une lumière ouatée qui filtrait du chaud sur les silhouettes et les meubles harmonieusement disposés. »

- Les traits des personnages si réalistes et si sensuels : « Des perles d’eau tombaient sur ses cheveux, léchaient le sel de son front, s’agglutinaient sur le barrage de ses sourcils et sautaient dans le vide. Les plus pressées se lançaient depuis les ailes du nez. Ses taches de rousseur paraissent plus foncées, plus définies. Plus belles. » Où l’auteure s’attendrit devant le vieillissement : « Dans la lumière crue du jour, on voyait mieux son réseau de très fines rides que le fond de teint accentuait. Les pourtours de ses yeux et de sa bouche étaient comme ces fonds d’anciens lacs asséchés. »

- Le caractère si particulier de la dure réalité des écoles en milieu défavorisé : « Elle m’a fait un sourire triste qui en disait long sur la coexistence des mondes utopiques et réels, sur les petites poquées minces comme des fils qui tombent entre les mailles d’un gros système. »

- La traduction si juste de l’angoisse, de la tristesse : « J’ai posé ma tête sur l’épaule de mon père. C’était la première fois de ma vie que je le voyais pleurer. La douleur se dessinait en sillons creux sur son front. Nous venions d’entrer dans une nouvelle dimension, aux territoires émaillés d’absences abyssales… »

Ce livre vous fera pleurer et rire, très souvent comme ici : « Trop occupé à se garder les yeux dans le bon axe, le curé a continué sa route jusqu’à ce que la fourche se coince dans la rambarde de la communion et le fasse plonger, tête première, dans les trois marches qui le menaient à la plèbe pécheresse. Son corps ramolli n’a pas cherché à résister, ses doigts-saucisses n’ont pas tenté d’amortir le choc, comme le veulent les réflexes. Dans l’ellipse irrégulière suivie par le calice projeté dans les airs, les hosties ont formé une arche blanche avant de se disperser sur le sol mouillé. La tête du pauvre homme est venue cogner sans résistance sur le terrazzo. »

Vraiment un bonheur de lecture ! Je vous mets au défi de ne pas rire aux éclats ou de pleurer à chaudes larmes à plusieurs endroits. Sans vous révéler la fin, disons simplement que le monde de Laurie se trouvera complètement bouleversé : « Il n’y aurait plus de veillées sur le perron, de bonjours lancés d’un mouvement de tête aux voisines, d’enfants criant dans la ruelle, de cailloux frappés du bout du pied, de coups de vent chargés de sucs odorants, plus jamais de vrai ciel au-dessus de sa tête… »

J’espère vous avoir donné envie de lire ce roman qui mérite amplement sa place sur la liste du prochain prix du Club des Irrésistibles.

1. Cette enfant m’a beaucoup fait penser à Monsieur Émile dans Le Matou d’Yves Beauchemin, lui aussi rescapé de la misère par des adultes tendres et aimants qui le prennent sous leurs ailes.

Lu en version numérique.

Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton

Lavoie, Marie-Renée. Les chars meurent aussi, Éditions XYZ, 2018, 244 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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