13 juin 2019

Les chars meurent aussi

Lavoie, Marie-Renée

Les chars meurent aussi

Nous sommes à Limoilou, en 1992. La mère de la narratrice n’a qu’un souhait : « – La seule chose qui compte pour elle, c’est ton bonheur. – Pis que j’aille à l’université. » Mes parents n’étaient pas différents de ceux de Laurie, élevés avec le sens du sacrifice, et aussi – et là est tout le problème – avec une volonté de progrès, le désir que pour nous, leurs enfants, la vie soit meilleure. Ils ont été servis ! Progrès, il y a eu – jusqu’à la rupture.

Les parents de la narratrice appartiennent précisément à ce monde auquel elle souhaite échapper : la hantise de passer sa vie, comme sa mère, dans une guérite de stationnement, et de se retrouver avec un mari qui ressemblerait à son père. Mais voilà la mère mourante, et Laurie confrontée à un vide qu’elle n’avait pas prévu et qui l’accule à un geste dérisoire : « [J]e me suis dirigée vers l’armoire de cuisine où se trouvait la boîte à biscuits en métal qui contenait toutes ses recettes. Je pourrais peut-être en sauver quelques-unes en apprenant, pendant qu’il en était encore temps, tous les petits trucs jamais écrits et qui seuls en assurent la réussite. »

Pas étonnant que l’histoire commence à l’église, lors d’une messe funéraire, et se termine de la même façon, avec un officiant ivre : « Pour débiter des phrases vidées de moelle à force d’être répétées, on peut se permettre de s’absenter un peu, ça nous semblait légitime. » Remarquons ces mots : « à force d’être répétées »… Comme si là était le problème. Si le rituel est ressenti comme répétitif, c’est que la rupture a déjà eu lieu.

Laurie rejette peut-être le monde culturellement pauvre et sous-éduqué de ses parents, elle n’y est pas moins attachée, car c’est dans ce petit monde chaleureux, solidaire et généreux, qu’elle a été heureuse. Mais le désir de toute une génération de parents marqués au fer rouge de la misère, ne laisse qu’un choix : celui d’un autre bonheur, le bonheur des riches Limoulois d’« en-haut » ; pour Laurie, « la fille du garage », une seule voie : l’université.

Marie-Renée Lavoie présente une jeune héroïne coincée entre deux mondes, à la faible estime de soi, qui doit poursuivre ses études au cégep, s’adapter à un nouveau travail, subir les tourments d’un premier amour avec un gars d’« en-haut », envisager la vie en appartement avec son amie Sonia, puis l’université… Son refuge n’est pas la maison familiale, mais « Petit Cheval », sa première voiture, rafistolée par les amis garagistes de son père.

Ce petit monde limoulois nous est dépeint dans une langue très vivante, faisant entendre une parlure populaire, des réparties savoureuses, mais capable aussi de prendre une tonalité plus solennelle, plus grave. Un travail d’écriture tout en souplesse, très réussi.

Membre : S. de Montréal

Lavoie, Marie-Renée. Les chars meurent aussi, Éditions XYZ, 2018, 244 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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