06 fév 2020

L’Enfant seule

Guojing

L'Enfant seule

Enfants, nous avions la permission de coucher dans le grand lit des parents lorsque nous étions malades. Si je me réjouissais de ce privilège, il n’était pas long que, lors des poussées de fièvre, le lit devenait un bateau immense qui tanguait dans le noir et soulevait des vagues de monstres effrayants. Seule ma sœur aînée pouvait me rassurer en venant se blottir contre moi et en me caressant tendrement les cheveux. Je retrouvais près d’elle un sommeil paisible, alors certaine qu’elle me protégerait des figures hideuses qui pouvaient hanter mon sommeil agité.

Je trouve ces mêmes sentiments de peur et de tendresse dans le magnifique roman graphique L’Enfant seule de Guojing, traduction de The Only Child, qui s’est retrouvé sur la liste des plus beaux livres illustrés du New York Times en 2015.

Marie Fradette résume ainsi ce petit bijou de livre dans l’édition du 27 août 2016 du journal Le Devoir : « Une fillette laissée seule pour la journée quitte la maison, mais se perd dans la forêt. Au bord du désespoir, elle voit apparaître un cerf qu’elle décide de suivre. Commence alors une aventure onirique, de l’autre côté du miroir, là où tout est possible. Inspirée par sa propre enfance, l’auteure chinoise se rappelle dans L’Enfant seule le sentiment de solitude vécu au moment de la politique de l’enfant unique. Si l’histoire est singulière, il faut voir aussi toute la richesse graphique de cet album sans texte. […] Les illustrations monochromes, le trait fin et la douceur de l’ensemble nous propulsent dans un univers où le détail compte… »

La douceur féerique nous fait rêver et les drames nous font trembler pour la fillette. Les moments dramatiques alternent avec les joies. Ce conte merveilleux m’a émue à plusieurs moments : la douceur du cerf où elle se love, le cerf magique qui est la reproduction de son jouet en bois, qui la protège de la peur et du froid ; les personnages rieurs nés de nuages duveteux qui s’amusent avec elle dans les étoiles.

Les aspects plus dramatiques sont rendus par un graphisme en gros plan où l’illustration occupe toute la page : la promenade solidaire de la fillette dans la ville qui semble gigantesque, la baleine, l’envol sur le cerf alors que la fillette s’agrippe à ses bois et les monstres qui surgissent du noir néant. Ailleurs, l’auteure met en scène les situations en découpant le scénario en petites cases : les parents cherchant l’enfant, la petite en pleurs qui constate qu’elle est perdue en forêt, la course dans les étoiles. L’alternance des deux procédés rend la lecture captivante et dynamique.

On peut, de prime abord, être rebuté par cet univers monochrome. Mais on découvre rapidement que ce n’est pas un graphisme en noir et blanc, qu’il se présente en multiples nuances de gris chaud par lesquels la lumière surgit des traits si fins. Les gris tourterelle, grège, ardoise, sépia, et le beige camomille, m’ont séduite. Les gris poudré sont doux et nous invitent à prolonger ce douillet instant de lecture. Et on est captif de l’univers ouaté de ce très beau roman graphique alors qu’on verse quelques larmes avec la fillette lorsqu’elle quitte son protecteur, le cerf.

Titre original : The Only Child

Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton

Guojing. L’Enfant seule, Éditions Comme des gants, 2015, 2016, 108 pages.



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