17 nov 2022

Le Sacre des pantoufles : du renoncement au monde

Bruckner, Pascal

Le Sacre des pantoufles Bruckner

« Un essai sur notre dérive possible en pantouflards à la suite des mesures de protection mises en place lors de l’épidémie récente au coronavirus, et la perte de notre liberté de décider pour nous-mêmes. Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles » lit-on en première page, une citation de Max Frisch, appuyée par l’auteur quand il écrit : « […] qu’est-ce qu’une pantoufle ? La prolongation apaisée de la chaussure ou de la botte ».

Ce sont donc les effets pernicieux de ces mesures dont parle l’auteur, et il n’y va pas avec le dos de la cuillère. C’est aussi une invitation à rester bien vivant, combatif, imaginatif, ne pas faire comme Oblomov, ce personnage célèbre d’Ivan Gontcharov, qui voulait passer sa vie couchée.

La preuve est là que les peuples sont prêts à sacrifier des libertés au profit de la sécurité. Cela n’est pas la première fois que les gouvernements nous le demandent. C’est « L’homo erectus qui n’arrive plus à se tenir debout. » « Des Platon en robe de chambre. »

Pascal Bruckner, s’il est direct, met beaucoup d’esprit et ne manque pas de mots pour le dire. Appuyé par de nombreuses citations et références de lecture, il stimule notre envie de lire.

Il surprend : « Se targuer d’une vie intérieure riche est un privilège dont seuls les prisonniers du Goulag ou des camps nazis, capables de réciter à leurs camarades des poésies entières dans la terreur et le froid pouvaient se targuer. » Hannah Arendt qui évoque quelque part « l’épaisseur triste d’une vie privée axée sur rien sinon sur elle-même ».

Emmanuel Kant qui disait que « le rôle de l’école est d’apprendre aux enfants à rester assis ». Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique) qui mettait en garde contre « le despotisme doux des nations démocraties où les gouvernements veulent être l’unique agent et le seul arbitre de leur bonheur ». Une critique assez salée de nos penchants à « la petite vie », mais pittoresque, tonifiante.

Une intéressante histoire de la maison, de la chambre, de l’espace privé qui commence avec le mythe de La Caverne de Platon. Puis l’espace privé de saint Augustin, jusqu’à Rousseau, inventeur de l’intimité. C’est au XVIIIe siècle qu’apparaît le mot « chambre à coucher », celle du monarque.

Il s’insurge longuement contre l’utilisation abusive du Net aux détriments de la fréquentation du monde sensible.

Finalement, qu’avons-nous appris pendant les deux ans de cette « horreur radoteuse » ? « À nous laver les mains, immense progrès, à n’en pas douter, mais cela ne fait pas un destin palpitant… » ni un avenir dynamisant pour les jeunes. C’est « le triomphe du clos, du recroquevillé ». Mais il fait confiance aux générations montantes pour redresser la barre.

Pendant ces deux années, il semble bien que la vente des chaussons ait vraiment augmenté.

Membre : N.L., Île-des-Soeurs

Bruckner, Pascal. Le Sacre des pantoufles : du renoncement au monde, Éditions Grasset 2022, 162 pages.



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