02 fév 2017

Le Roi des Aulnes

Tournier, Michel

Le Roi des Auln Tournier

C’est un roman touffu mais captivant. Le titre fait référence à un poème de Goethe qui raconte l’histoire d’un enfant à cheval avec son père et qui est la proie du Roi des Aulnes. Il admire son corps et va littéralement dévorer l’enfant de son amour vorace.

Il est amusant de noter que le titre français du poème est dû à une erreur de traduction, car il aurait dû être le roi des elfes, mettant du coup un accent de tragédie, les aulnes étant considérés comme noirs et maléfiques. Également il eut fallu écrire « ton corps m’excite » au lieu de « ton doux visage me charme ».

Le personnage principal du roman de Michel Tournier est un ogre en devenir, mais c’est aussi un ogre sensible, avide d’amour. Il a été initié par un camarade de collège qui a eu cette phrase : « Que c’est beau de porter un enfant » où il y a un glissement de sens entre le porter sur son dos et le porter comme une mère en gestation. Empreinte du surréalisme dont Michel Tournier dira que c’est l’art « où la minutie du détail est marquée du poinçon de l’humour ». Il est question aussi de l’amour maternel qui peut être dévorant. C’est un thème important dans le livre que ces allusions à la sexualité prégénitale, à la sexualité infantile en quelque sorte, où c’est encore la bouche, l’anus et les fesses qui sont les sites des sensations voluptueuses.

La puberté, dit notre personnage, est une catastrophe : « le petit prince jeté au bas de son trône ». De même des allusions à la toute-puissance de l’imaginaire : l’ogre devient « un ogre féerique ». Ou encore : « Les perversions de l’ogre sont souples et non stéréotypées comme dans la vraie vie. » Freud a bien dit : « L’enfant est un pervers polymorphe. »

Plusieurs autres jeux de mots ponctuent le roman. Le mot « phorie », qui en grec veut dire « qui porte » devient « pédophore » par exemple. Son cheval est de la race des barbes et sa robe a des reflets bleutés ; alors il le nomme Barbe-Bleue. Mais aussi la métaphore de l’ogre devient prétexte à parler de Goering, dévoreur de gibiers dodus, et d’Hitler, véritable dévoreur d’enfants de par l’institution des Jeunesses hitlériennes, ces endroits où étaient formés de jeunes adolescents, parfois presque kidnappés dans leur famille et choisis pour la supériorité de leur race pour servir de chair à canon.

Michel Tournier connaît bien l’Allemagne de par ses parents et parce qu’il y a séjourné et les descriptions qu’il en fait sont saisissantes. Il va par ailleurs appeler « Canada » un coin de pays, de belle nature, que l’ogre prend comme un coin de repos, sorte de terre promise (en amérindien « canada » veut dire « endroit où il fait bon vivre »). Belles forêts, mais aussi terre noire… grande béatitude fécale !

Son roman, Michel Tournier le dédie à Raspoutine, ce grand dévoreur de femmes et guérisseur qui aurait soigné le tsarévitch pour hémophilie (on sait maintenant que c’est en faisant cesser un traitement à l’aspirine).

Membre : Île-des-Sœurs

Tournier, Michel. Le Roi des Aulnes, Éditions Gallimard, 1970, 396 pages.



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