18 fév 2021

Le Parfum des fleurs la nuit

Slimani, Leïla

Le Pafrum des fleurs la nuit

Vous aviez aimé Chanson douce (2016) de Leïla Slimani. Vous vous aventurez dans son dernier opus. Changement complet de registre. Slimani a été conscrite par son éditrice pour passer une nuit au musée, à la Punta della Dogana à Venise, pour une performance littéraire, alors qu’elle préfère s’enfermer chez elle pour écrire dans une douleur à la Rilke, mais avec une discipline qui la rend heureuse, fuyant les bonheurs quotidiens.

Cette nuit sera en fait une occasion pour nous parler d’elle : de son rapport à l’écriture, du tourisme dévastateur, des abus que subissent les femmes, « d’être du sexe de la peur » (Despentes), du monde dans lequel nous vivons, et, charmant, de son irrésistible envie de fumer.

Elle écrit sur la mixité : « Nous ressemblons à des hommes et à des femmes d’après la chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires ; nous sommes des musulmans qui mangeons du porc. Et le résultat c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle. Parfois, nous avons le sentiment d’être à cheval sur deux cultures ; et parfois, d’être assis entre deux chaises. À mes yeux, ni le discours qui glorifie la richesse du métissage ni celui qui s’en inquiète ne saisissent la complexité d’une identité double. C’est à la fois un inconfort et une liberté, un chagrin et un motif d’exaltation. J’étais tiraillée entre des hérédités et des histoires si différentes qu’il me semblait que je ne pouvais que devenir un être inquiet. Je voulais m’intégrer au troupeau, découvrir le délice d’appartenir, de faire partir d’une bande, d’un camp, d’une communauté. Je voulais nourrir des idées arrêtées, ne plus m’encombrer de nuances et de doutes. Je me sentais comme ces orchidées des forêts tropicales dont les racines, descendues des hautes branches des acomas, restent suspendues entre ciel et terre. Elles flottent, elles cherchent ; elles ignorent la stabilité du sol. » (Michèle Lacrosil)

Peu de commentaires sur les œuvres observées, mais quand elle s’y met, c’est pour nous parler de l’ancienne rencontre entre l’Orient et l’Occident, du désastre de Sarajevo et de Beyrouth, de l’Islam (pas simple), de sa passion, plus jeune, pour Marilyn Monroe, de son rapport avec son père.

Elle écrit : « Écrire a été pour moi une entreprise de réparation. Réparation intime, liée à l’injustice dont a été victime mon père. Je voulais réparer toutes les infamies : celles liées à ma famille mais aussi à mon peuple et à mon sexe. Réparation aussi de mon sentiment de n’appartenir à rien, de ne parler pour personne, de vivre dans un non-lieu. J’ai pu penser que l’écriture me procurerait une identité stable, qu’elle me permettrait en tout cas de m’inventer, de me définir hors du regard des autres. Mais j’ai compris que ce fantasme était une illusion. Être écrivain, pour moi, c’est au contraire se condamner à vivre en marge. Plus j’écris et plus je me sens excommuniée, étrangère. Je m’enferme des jours et des nuits pour tenter de dire ces sentiments de honte, de malaise, de solitude, qui me traversent. Je vis sur une île non pas pour fuir les autres mais pour les contempler et assouvir ainsi la passion que j’ai pour eux. Je ne sais pas si écrire m’a sauvé la vie. »

Elle témoigne parfaitement de ce qu’écrivait Roland Barthes dans ses Essais critiques en 1960 : « Les écrivains sont des inducteurs d’ambiguïtés. »

Une autre citation tirée du livre de Slimani : « Beaucoup pensent qu’écrire c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, rapporter fidèlement la réalité dont on a été le témoin. Au contraire, moi je voudrais raconter ce que je n’ai pas vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie. Mettre des mots sur le silence, défier l’amnésie. La littérature ne sert pas à restituer le réel mais à combler les vides, les lacunes. On exhume et en même temps on crée une réalité autre. On n’invente pas, on imagine, on donne corps à une vision, qu’on construit bout à bout, avec des morceaux de souvenirs et d’éternelles obsessions. »

C’est une fiction, tout compte fait, son récit. À lire !

Membre : J. de Rosemont

Slimani, Leïla. Le Parfum des fleurs la nuit, Éditions Stock, 2021, 128 pages.



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Catégorie : Documentaires/Essais