26 mar 2020

Le Dernier Hiver du Cid

Garcin, Jérôme

Le Dernier hiver du Cid

On le devinera, ce sont les dernières semaines de vie (de septembre au 25 novembre 1950) de Gérard Philippe, mort à 36 ans en pleine gloire et si jeune, pour lequel j’avais le béguin, comme beaucoup de jeunes femmes de mon époque.

Durant ses dernières semaines, il annote les grandes tragédies grecques, fait des projets, rêve de jouer Hamlet et l’Edmond Dantès du Comte de Monte-Cristo, même s’il a « le sentiment indéfinissable que son corps le trahit sans savoir exactement où ni par quoi il est attaqué ». (p.18)

Après une intervention chirurgicale qui révélera un cancer primitif du foie qui s’est développé de manière spontanée, le mal est irréversible. Le médecin fait venir Anne, sa femme, pour lui annoncer ce qui l’attend.

Elle demande au médecin : « Combien de temps ? »
« De quinze jours à six mois ». Ce n’est pas un pronostic, c’est une sentence, six mois maximum. « Et vous ne pouvez pas faire qu’il ne se réveille pas puisqu’il dort encore ? »
« Non madame ! »

Très courageuse après d’autres questions posées au médecin, elle prend sa décision : il ne le saura pas. Elle a eu raison, il ne l’a pas su ! La veille de sa mort, le 24 novembre, il a même une relativement bonne journée commencée par un petit-déjeuner d’affamé – presque une baguette complète trempée dans du café au lait.

Le chirurgien venu le voir ce matin-là est étonné de l’endurance de son patient. Dans l’après-midi, Gérard relit quelques pages du Mythe de Sisyphe, paru le jour de ses 20 ans. Dans la soirée, il charge son ami Pierre Velay, qui est venu lui rendre visite, de trouver un chalet à louer pour sa convalescence. Le lendemain matin, il meurt subitement d’une embolie. Ainsi, la mort l’a surpris à 36 ans, sans qu’il ait connu la gravité de son état ni les souffrances de fin vie ni même les angoisses de l’agonie – ce qui a été une bénédiction pour lui !
Ce livre est bouleversant, surtout pour qui avait cet acteur pour idole.

J’ai des souvenirs personnels du très séduisant Gérard Philippe. En effet, début septembre 1958, j’étais à Orly pour me rendre à Montréal avec mes trois enfants et retrouver mon mari. Non seulement je quittais ma famille à laquelle j’étais très attachée, mais aussi mes amis et mon pays que j’aimais tant.

Par bonheur, mon acteur préféré était aussi du voyage et se rendait à Montréal jouer une pièce de son répertoire (je ne sais plus laquelle) avec le Théâtre National Populaire. Il ne m’a pas impressionnée et m’a paru un peu négligé : les cheveux longs et mal peignés, arpentant la salle des pas perdus en grande conversation avec Geneviève Page, vêtue d’une robe rouge, ligne A, mode dernier cri. Elle avait beaucoup plus d’allure que lui ! Sa présence, dans cette attente du départ vers l’inconnu, m’a été une distraction tout à fait bénéfique qui m’a permis d’atténuer momentanément le déchirement que représentait pour moi ce voyage. Je lui en suis bien reconnaissante.

Arrivés à Dorval, aéroport minable, fait alors de constructions préfabriquées, les flashs fusaient de partout. Ils ne m’étaient pas destinés, mais plutôt au célèbre voyageur qui « m’accompagnait » !

Prix Jean Bernard 2019 et prix de Deux Magots 2020.

Membre : Outremont

Garcin, Jérôme. Le Dernier Hiver du Cid, Éditions Gallimard, 2019, 197 pages.



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