29 sept 2016

Le Compagnon de voyage

Krúdy, Gyula

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Par celui que Sándor Márai considère comme ayant été le plus important écrivain hongrois de la première moitié du 20e siècle, ce petit livre racontant les réflexions que se fait à lui-même un incorrigible séducteur de femmes, suite au séjour « romantique » à sa façon qu’il vient de faire dans une petite ville hongroise. Où, comme il se plaît à le dire : « Alors commença dans ma vie une nouvelle période, que je n’ai jamais regrettée, de même qu’en général je n’ai jamais regretté ce que j’ai fait, en bien comme en mal. » Un personnage, le narrateur, qui ne voudrait pour rien au monde, qu’au terme de sa vie, il soit « de ces hommes qui donnent des difficultés aux prêtres, n’ayant rien à confesser sur le lit de mort. » Un personnage par ailleurs quelque peu bipolaire, qui hors de ses moments de conquête féminine, ressent la vie comme en « un brouillard d’ennui répandant mélancoliquement sa fumée au-dessus des toits ».
Voilà pour ce « compagnon de voyage », ses conquêtes, sa mélancolie et ses réflexions, qui font l’intrigue et le thème du livre. Mais ce qui aura encore davantage retenu mon attention, ce sont les façons que prend le narrateur pour en parler. Comme lorsque s’agissant d’une conquête : « Elle avait été Mme Hartvig, la pudeur du premier baiser, des paroles honteuses, suivis d’un second baiser, les yeux grands ouverts, l’ouïe et le toucher y ayant été préparés, une fois passée la maladresse de l’inexpérience. C’était la jeunesse. La danse du coq et du taureau. » Et en réellement plus coquin – se rappeler que nous sommes en 1918, il y a cent ans – : « Par la fente qui existait entre ces deux genoux, le vent et les pensées avaient évidemment l’occasion de passer et on aurait pu commodément y loger une de ces bougies décoratives de petits agneaux dorés que l’on fait brûler à Pâques. »
Et puis il y a ces longues énumérations dont on ressort à la fin comme étant envoûtés : « On peut voir sur des tableaux du Moyen Âge ce genre de visages dépourvus de passion, pris dans une coiffe blanche et comme exsangues. On imagine auprès de tels visages les montants d’un rouet, le fuseau que tient une main dont les bagues sont ornées de pierres précieuses et le long fil de lin qui entoure la vie de la dame, comme une toile d’araignée à travers laquelle la fumée des flammes intérieures monte vers le lointain. À l’arrière-plan du tableau, le vol, en forme de V, des oiseaux migrateurs évoque la fuite des années. »
Ou mieux encore : « Le dimanche on change les serviettes, les visages ont été bien lavés, les cheveux soigneusement mouillés et peignés, les chemises éclatent de blancheur et toutes les figures, à la table familiale, respirent la joie. L’esprit de vin et le rhum y ont une odeur spéciale. L’eau de vie qu’on y boit à jeun ne fait pas de mal. La poule a pondu son œuf juste à temps, le beurre frais a le même rire qu’une fille un peu grasse, au milieu des feuilles de vigne, les souliers brillent aux pieds, les pensées étouffantes de la nuit s’échappent des draps dans l’air vivifiant du matin, dans sa jupe empesée la veille la femme de chambre vaque à ses occupations, le pas dansant, dans les maisons voisines, le râle des grands malades s’apaise, les légumes verts du marché, la crête rouge des coqs, la chair rosée de la viande se balancent dans les paniers, les mésanges au jabot bariolé sautillent gaiement sur les mûriers piqués par le givre, comme la vie qui reprend après le pardon et l’oubli du passé… »
Peut-on dire mieux la vie que ce « compagnon de voyage » ?

Titre original : Az utitárs

Membre : Jean-Marc

Krúdy, Gyula. Le Compagnon de voyage, Éditions Albin Michel, collection Les Grandes Traductions, 1918, 1991, 140 pages.



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