17 nov 2022

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Autant les enfants sont fébriles à l’approche du jour de l’Halloween, autant je le suis, à la même période de l’année, mais pour une tout autre raison : retrouver la plume de Michel Tremblay.

La Shéhérazade des pauvres : roman à bâtons rompus (Leméac, Actes Sud, 2022) alterne entre aujourd’hui, en pleine pandémie, et le retour aux années 70, alors que la rue Saint-Laurent, la Main, grouillait d’une faune bigarrée : Hosanna, la Shéhérazade des pauvres (Claude Lemieux, parti de Saint-Eustache pour venir s’établir à Montréal fin des années 60) ; Cuirette (Raymond Bolduc, ce « faux gars de bicycle », en couple durant dix ans avec Hosanna avant de mourir du sida) ; la duchesse de Langeais (Édouard, tué en 1976 durant les Jeux olympiques de Montréal, vendeur de chaussures de jour chez Giroux et Deslauriers et qui, le soir venu, fréquente la Main) ; Sandra (Fernand Thibodeau, travesti, l’ennemi juré d’Hosanna)…

Certains lieux sont aussi revisités : le Hawaian Lounge, rue Stanley, le Coconut Inn, rue de La Gauchetière, L’Auberge du Canada, rue Saint-Paul, ou des commerces tels le Select où les travestis finissaient souvent leur soirée, Shiller’s, Woolworth’s ou encore Larivière & Leblanc.

Au moment où débute le récit, Claude Lemieux, qui était à l’époque « coiffeur de jour et bitch de nuit », vit enfermé depuis 50 ans dans son appartement de la Plaza Saint-Hubert à la suite d’une soirée d’Halloween organisée par Sandra, soirée de laquelle il ne s’est jamais remis.

À l’aube de ses 80 ans, seul depuis des lustres et encore plus depuis le début de la pandémie, il accepte de se faire interviewer par Yannick Tremblay-Dieudonné, un journaliste gai qui, pour le magazine Fugues, désire réaliser un reportage sur les années 70.

Yannick – dont les grands-parents haïtiens sont venus s’installer au Québec dans les années 60 – en est à sa première grande entrevue. Intimidé par l’homme qui est devant lui, il trouve sa propre vie ordinaire, pour ne pas dire banale, surtout quand il la compare à celle qu’a vécue Hosanna qui, pourtant, s’est toujours considéré comme un « nobody ».

La rencontre qui devait durer quelques heures s’étendra sur neuf jours. C’est l’occasion pour Hosanna, qui boit son gin quotidien de plus en plus tôt, de renouer avec son passé qui par moments le bouleverse. Il se souvient de son départ de Saint-Eustache et de son arrivée à Montréal dans les années 60 ; de son premier appartement, rue Peel, et de ses débuts au salon de coiffure sur la Plaza Saint-Hubert ; de sa rencontre avec Cuirette qui sortait alors avec Sandra ; de ses deux idoles, Elizabeth Taylor et la duchesse de Langeais, son mentor, qui l’a accepté parmi les siens avant de participer à sa chute…

Ce court roman, d’à peine 150 pages, comporte deux moments inoubliables, l’un joyeux, l’autre beaucoup plus triste, pour ne pas dire pathétique. Le premier : l’effervescence suscitée par Jean Guilda, travesti en femme, qui se produit durant trois soirs à guichets fermés à la Place des Arts et celui de la cuisante humiliation vécue par Hosanna, trahie par sa « gang », mais pire que tout, par Cuirette, son amoureux.

Une fois le livre refermé, j’ai eu envie de reprendre Hosanna. Peu importe la langue dans laquelle cette pièce intemporelle est jouée, les sujets abordés soulèvent les mêmes questions d’un océan à l’autre. À trop vouloir incarner cette reine d’Égypte, Claude/Hosanna n’a-t-il pas, en cours de route, perdu son identité ? Son obsession de vouloir personnifier Cléopâtre comme l’avait incarnée Elizabeth Taylor dans le film de Joseph L. Mankiewicz en 1963, ne l’a-t-elle tout simplement pas mis hors circuit ? Que cherchait-il vraiment en fréquentant la Main ?

Dès la page couverture, réalisée par Adrian Hillman, je savais que j’allais me réjouir de replonger à nouveau dans l’univers de Michel Tremblay. Y aura-t-il d’autres personnages revisités dans l’œuvre de notre Balzac national ? Si j’avais le droit à un souhait, cela me plairait de connaître ce qui est advenu de Catherine Valiquette, de son nom de religieuse sœur Sainte-Catherine, qui entretenait « une amitié particulière » avec sœur Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, toutes deux titulaires de la sixième année à l’école des Saints-Anges.


Les Irrésistibles de Marie-Anne ont aussi leur page Facebook. Venez voir !

https://www.facebook.com/LesIrresistiblesDeMarieAnne

En vous rendant sur la chaîne YouTube à l’émission Les Irrésistibles de Marie-Anne, vous pourrez entendre, à chaque semaine, mes commentaires et critiques de théâtre ou d’arts visuels.

Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter