22 sept 2022

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Si vous aimez le de cinéma, vous connaissez assurément la comédienne Isabelle Carré qui, à 51 ans, a déjà joué dans plus de 60 films. Mais saviez-vous qu’elle est également, depuis quelques années, écrivaine ? Elle nous donne à lire avec Le Jeu des si, publié en 2022 chez Grasset, un roman intriguant qui comporte plusieurs strates, comme ces poupées russes qui s’emboîtent les unes dans les autres.

L’histoire commence un vendredi du mois de mars. La narratrice, une Parisienne de 42 ans, est en route pour rejoindre Martin, son fiancé. Il avait promis de venir la quérir, mais il n’est pas là à sa descente d’avion. Ce court voyage était pour eux « l’occasion de discuter du mariage, de décider s’il aurait lieu dans cette région où il avait passé une partie de son enfance, tout près de la frontière espagnole ».

Durant le vol, la narratrice, jamais nommée, terminait la lecture d’un roman de Paul Auster. Sur le point de quitter l’aéroport, elle aperçoit un chauffeur de taxi qui a inscrit sur un écran le nom d’Emma Auster. Drôle de coïncidence, comme on retrouve constamment dans l’œuvre du grand écrivain américain… Elle décide, pour une raison qu’elle ne s’explique pas vraiment, de prendre l’identité de cette femme. Geste irresponsable et impulsif ? Peu importe, elle lui dit simplement : « C’est moi. »

Pourquoi agit-elle ainsi ? Dans sa « vraie » vie, la narratrice a pourtant une situation enviable – elle est organisatrice de festivals d’été. À quoi joue-t-elle ? Veut-elle se venger de Martin qui n’est pas venu la chercher ?

Le chauffeur de taxi la dépose à 21 heures à Lepokoa, village de 430 âmes qui ne compte que deux commerces : une petite boulangerie et la Providence, un café tenu par Eugénie et son frère Henri, lieu qui deviendra son deuxième chez soi.

La première chose qu’Adèle lui dit en la voyant : « On pensait que vous ne viendriez plus ! » Cette infirmière de 37 ans, qui travaille de nuit dans un centre hospitalier de la région, avait passé une annonce pour trouver une nounou pour s’occuper de ses deux jeunes enfants : Jean, 11 ans, et Suzanne, qui ne cesse de faire des cauchemars quand son père n’est pas là. Effectivement, Sébastien, ingénieur du son, est souvent absent pour son travail. Donc, toute la famille est très heureuse quand Emma Auster se présente à leur domicile pour prendre ses fonctions.

Ce que nous, lecteurs-lectrices, sommes les seul(e)s à connaître, pourra-t-il rester secret encore bien longtemps ? Adèle et les siens ne finiront-ils pas par découvrir la supercherie ? Normalement, ce petit jeu ne devait durer qu’une nuit, mais les enfants se sont tout de suite attachés à la « fausse » Emma qui avait, entre autres, accepté le poste pour assouvir sa passion de prendre des photos d’oiseaux, assez nombreux dans ce coin de la France.

Qu’est-ce qui motive la narratrice ? Qui est réellement la « fausse » Emma ? Et si la « vraie » se pointait ? Disparaître pour mieux recommencer ? Pourquoi a-t-elle, du jour au lendemain, décidé de faire table rase de sa vie de couple, de « sa carrière toute tracée » comme elle le précise ? Comment réagira Martin et que diront ses collègues ?

Dès le début de ma lecture, j’ai été captivée par cette usurpation d’identité et me suis demandé : qui, un jour, n’a pas eu envie de poser un tel geste ? De repartir à zéro ? Alors que nous sommes bien accrochés à la vie de la « fausse » Emma Auster, le récit prend un virage à 180 degrés à la page 119. Vous me voyez venir… Eh oui ! À partir de maintenant, silence radio. Tout ce que peux rajouter, c’est qu’il s’agit d’une belle entourloupette d’Isabelle Carré.

Je pensais être au bout de ma surprise, mais non. Ce récit est comme un oignon : on pense que l’on vient d’enlever la dernière pelure, mais il y en a encore une et une autre… La réalité se mêle à la fiction, à notre plus grand bonheur.

L’un des personnages cite des dizaines d’auteurs, de quoi nous ravitailler pour les mois d’hiver : Kundera, Philip Roth, Sylvia Plath, Thomas Mann, Tarjei Vesaas, Keats, Balzac, Herman Hesse, Jane Austen, Rilke, Robert Walser, Boris Vian, Léautaud, Beaumarchais…

J’ai pris grand plaisir à parcourir ce roman efficace et très bien écrit. Isabelle Carré a beaucoup d’imagination et attache habillement toutes les ficelles de son histoire. Quelle sera l’issue de ce « jeu des si » ? À vous de le découvrir !


Connaissez-vous l’artiste visuelle et performeuse ontarienne Shary Boyle ? Si votre réponse est non, vous aurez la chance de vous familiariser avec son travail en allant au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) qui propose, jusqu’au 15 janvier 2023, Devant le palais du Moi / Outside the Palace of Me. Cette exposition arrive du Gardiner Museum de Toronto où elle a été présentée du 24 février au 15 mai dernier.

Cette artiste, aux multiples talents, a étudié la musique et le théâtre, a fait partie du groupe Liquid Joy, mais exerce également le métier de professeure, conférencière et essayiste. En 2013, Shary Boyle a représenté le Canada à la 55e édition de la Biennale de Venise.

Si le titre vous rappelle quelque chose, c’est qu’il « s’inspire » de la chanson Europe Is Lost de la poète britannique Kae Tempest. La possibilité nous est offerte durant notre visite d’activer un petit écran pour entendre des extraits de dix chansons qu’écoute Boyle, parmi lesquelles, Caravan of Fools de John Prine, Ain’t Got No – I Got Life de Nina Simone ou Black Gold de One Hundred Dollars. Comme vous pouvez le constater, le choix est éclectique.

Les 26 œuvres récentes (de 2017 à 2021), sont présentées dans la salle du Carré d’art contemporain qui convient parfaitement au travail de Shary Boyle lequel touche autant à la céramique (porcelaine, terre cuite, grès) qu’au dessin (encre et gouache sur papier), à la lithographie qu’à des installations comprenant des composants électroniques… Je vous suggère d’apporter une pièce de un dollar, elle vous permettra durant 15 secondes de vous faire sourire. Chut ! Je n’en dis pas plus…

Il y en a pour tous les goûts et tous les âges. Je vous invite d’ailleurs à venir accompagnés de vos enfants, car il y a quelque chose de ludique, d’onirique et de performatif, entre le théâtre et le cirque. Des thèmes chers à l’artiste cinquantenaire sont encore une fois abordés ici : environnement, réchauffement climatique, guerres, sexualité, classes sociales…

Nous avons l’impression, dès la porte franchie, d’être conviés à un événement artistique. Sommes-nous spectateurs ou jouons-nous un rôle ? Pour ne pas gâcher l’effet de surprise, je peux simplement dire que la mise en espace est très réussie.

Nous commençons notre visite dans une pièce peu éclairée où se trouvent trois têtes sculptées (rapprochez-vous pour bien les voir, vous serez étonnés de ce qu’elles cachent) et la terminons dans la lumière après nous être posé plusieurs questions : le « Moi » du titre est-il de nature narcissique ou simplement le fait de dire « j’existe » ? Comment réussir à comprendre l’autre ?

L’artiste a demandé qu’il n’y ait aucun cartel à proximité des œuvres, voulant que nous en fassions notre propre interprétation. Mais, si vous désirez en savoir un peu plus, vous pouvez toujours prendre les feuillets mis à disposition des visiteurs-ses à l’entrée de la salle.

Si le commissariat de l’exposition à Toronto avait été confié à Sequoia Miller, Ph. D., conservateur en chef du Gardiner Museum, celui de la présentation montréalaise revient à Alexandrine Théorêt, conservatrice adjointe de l’art moderne et contemporain international au MBAM. Bonne visite !


Les Irrésistibles de Marie-Anne ont aussi leur page Facebook. Venez voir !

https://www.facebook.com/LesIrresistiblesDeMarieAnne

En vous rendant sur la chaîne YouTube à l’émission Les Irrésistibles de Marie-Anne, vous pourrez entendre, à chaque semaine, mes commentaires et critiques de théâtre ou d’arts visuels.

Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter