04 août 2022

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Après nous avoir donné à lire l’inoubliable Station Eleven en 2016, voici L’Hôtel de verre (Alto, 2020, 2021), un autre fabuleux roman écrit par la talentueuse écrivaine canadienne quarantenaire, Emily St. John Mandel. Intelligemment construite, cette intrigue qui s’échelonne des années 90 à 2029, comporte plusieurs pistes qui nous conduisent à des drames humains, à des faillites, mais aussi à des rencontres et à des alliances.

Vincent, 18 ans, est la demi-sœur de Paul, de cinq ans son aîné. Ils ont le même père, mais pas la même mère – celle de Vincent est disparue alors qu’elle faisait du canoë. Vincent n’a pas vu Paul depuis maintenant cinq ans. Que s’est-il passé ? Pourquoi ont-ils coupé les liens ?

Décembre 2018 : Vincent est sur le pont du Neptune Cumberland, un porte-conteneurs de 370 mètres où elle a été engagée à titre d’assistante-cuisinière. Elle nous annonce qu’elle commence son histoire par la fin, dont je ne vais rien dévoiler, bien évidemment !

Décembre 1999, à la veille du soi-disant « bug » de l’an 2000. Paul, pour faire plaisir à sa mère, après plusieurs cures de désintoxication, a accepté d’étudier la finance à l’université de Toronto. Mais lui, ce qui le branche, c’est la musique. Il aurait voulu se « spécialiser dans la composition musicale ». Y arrivera-t-il ? Et si oui, à quel prix ?

Printemps 2005, Vancouver : Vincent est barmaid à temps plein à l’hôtel Caiette, situé à une quinzaine de minutes de la petite localité de Grace Harbour. Pour avoir accès à l’hôtel de luxe, situé en pleine nature sauvage, il faut emprunter un bateau-taxi. Parmi les autres employés, Paul, engagé comme agent d’entretien de nuit, grâce à sa demi-sœur. Pour quelle raison est-il mis à la porte trois mois après son arrivée ? Qu’a-t-il fait de si répréhensible pour perdre son emploi ?

L’hôtel compte, entre autres, parmi ses clients réguliers, une femme d’affaires de Chicago, Ella Kaspersky. Elle va jouer un rôle non négligeable dans cette histoire, comme plusieurs autres d’ailleurs. C’est la raison pour laquelle il faut porter une attention particulière à tous les personnages que l’on croit à prime abord secondaires, mais qui, au final, auront leur importance pour mieux saisir les fils tissés fort habilement par la romancière.

De son côté, Vincent est restée environ six mois à l’hôtel Caiette avant de partir aux bras d’un client et pas n’importe lequel : Jonathan Alkaitis. Il est veuf depuis trois ans et père d’une jeune femme vingtenaire. Cet Américain de 58 ans a fait fortune dans la finance, plus précisément en investissant en Bourse « l’argent que lui confiaient d’autres personnes ».

Peu de temps après son départ de la Colombie-Britannique pour New York, on remarque au doigt de Vincent une alliance. Pourtant elle n’est pas mariée. Pourquoi une telle mise en scène ? Qui veut-elle tromper ? Et si c’était Jonathan qui le lui avait demandé ? Quel est leur pacte ?

Son « mari » qui, en plus d’une immense demeure en dehors de Manhattan, possède un appartement au 36e étage du Columbus Circle, fait partie de plusieurs clubs privés situés dans différents états américains alors que ses bureaux se retrouvent au 16e et 17e d’un édifice new- yorkais. C’est précisément sur l’un de ces deux étages où tout va se jouer et entraîner…

Il y a tellement de mensonges, de secrets, de fausses pistes dans L’Hôtel de verre, qu’il ne serait pas judicieux d’écrire une ligne de plus. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter autant de plaisir que j’en ai eu à suivre les machinations des uns et des autres.


En publiant L’Enfant réparé (Grasset, 2021), Grégoire Delacourt met une pierre de plus à son édifice autobiographique. Écrivant au « je », il se raconte comme jamais, essaye de mettre des mots sur ses blessures et se rend compte, a postiori, que les jalons de son œuvre étaient déjà présents dans plusieurs de ses romans. Écrire fait souvent ressurgir ce qui dort depuis longtemps en nous, parfois depuis trop longtemps.

Le roman commence par cette phrase : « La maison existe toujours. Elle est située au 9 de l’avenue de Verdun. » Cette maison, c’est celle qu’a habité Grégoire Delacourt, avec son frère (né en 1961) et sa sœur (née en 1965), avant qu’il ne soit envoyé en pension chez les jésuites à l’âge de dix ans. « Elle [sa mère] l’avait perdu pour qu’il puisse vivre. Elle ne l’eut plus jamais dans ses bras. Et l’enfant crut qu’elle ne l’aimait pas. Et je crus qu’elle ne m’aimait pas. » Et pourtant…

Né en 1960 à Valenciennes, d’un père qui tenait une mercerie – celle-là même que l’on retrouve dans La Liste de mes envies (2012) – et qui ne parle jamais de lui et d’une mère malheureuse, qui a trouvé un peu de réconfort en fumant menthol sur menthol. Le couple qui allait à vau-l’eau a divorcé ; le père s’est reconstruit une famille, la mère a préféré rester seule et, d’une certaine manière, grâce au roman autobiographique de Marie Cardinal, suivra une psychanalyse.

Près de cinquante ans ont passé depuis cette époque. L’auteur, qui va et vient au gré de sa mémoire, consulte un psy, se remémore des pans de son histoire familiale. Grégoire a été un enfant qui a souffert, qui aurait voulu que sa mère le prenne dans ses bras, lui donne une preuve d’affection. On l’a plutôt bourré de Mogadon et de Valium. « Je n’ai jamais écrit dans cette maison. Je veux dire que je n’y ai rien inventé, jamais rêvé d’être un jour écrivain, d’avoir fait un best-seller. J’ai eu peur et froid. J’ai été abîmé dans cette maison. J’ai été abusé. Aujourd’hui, je le sais. » (p. 15)

Après un bac en philo et en histoire de l’art, Grégoire Delacourt rencontre, à 22 ans, sa femme, d’origine tunisienne, la mère de ses quatre enfants. Elle désire être comédienne, faire du théâtre ; lui, commence sa carrière dans la publicité, d’abord à Bruxelles puis à Paris. Il va réaliser un premier court-métrage en 1995, avant de bifurquer vers l’écriture à 50 ans. « Je suis un écrivain du hasard », dit-il. Le couple, comme celui de ses parents, ne tiendra pas le coup. Arrivera-t-il, un jour, à aimer ?

Aucun nom n’est mentionné dans L’Enfant réparé (on parle du père, de la mère, du frère, de la sœur…). Ce récit autobiographique divisé en trois parties est triste, bien sûr, mais loin d’être déprimant. Il n’y a aucune complaisance ni médisance, Grégoire Delacourt tente plutôt de faire la lumière sur plusieurs aspects de sa vie. Il creuse, fouille, cherche et, parfois, trouve réponses à ses questions.

Je lui laisse le mot de la fin : « En écrivant sur mon père, j’ai trouvé l’amour de ma mère. » (p. 205). Ce n’est quand même pas rien…


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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