31 mar 2022

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

À la différence de ses précédents récits autobiographiques, Sylvie Drapeau donne, cette fois, la parole à une autre fratrie que la sienne dans Le Jeu de l’oiseau (Leméac, 2022).

Le temps et le lieu ne sont pas définis et c’est très bien ainsi, car ce qui se passe dans une municipalité québécoise, jamais nommée, pourrait arriver partout ailleurs. Ce que l’on sait, par contre, c’est que le fleuve n’est pas très loin et qu’une usine d’aluminium, implantée sur un immense site, y répand une odeur qui varie selon le moment de la journée. L’air est vicié et parfois irrespirable.

Claire, la narratrice, et Raymond, l’anxieux, sont jumeaux. Ils ont douze ans et terminent leur sixième année. Ils habitent avec leurs parents le logement au-dessus de celui du propriétaire et de sa femme, les Maloney. « Notre maison est demeurée inachevée tout le temps que nous l’avons habitée. » Pour preuve, il n’y a pas de perron – ils doivent user d’agilité pour entrer et sortir –, sans compter que le logement est mal isolé, les murs suintent de partout et l’on retrouve des champignons dans la chambre des maîtres. La cour est sablonneuse et d’un grand danger, car elle donne sur un précipice.

Est-ce le fait que Sylvie Drapeau soit aussi comédienne qui renforce son talent descriptif ? Les mots sont toujours bien choisis, on voit l’action se dérouler sous nos yeux. Jugez-en par vous-mêmes : « Pour sortir de chez lui, par la porte d’en avant, monsieur Maloney s’agrippait d’abord au chambranle, dégageait ensuite son pied gauche, son gros ventre bien appuyé au cadre, puis se laissait glisser tout doucement, découvrant peu à peu l’étendue de sa chair, et quand son pied touchait le sol il cambrait légèrement les reins, opérait une rotation de la hanche droite et, avec une étonnante souplesse, dans un mouvement de vrille, se retrouvait au sol, dos à la maison, prenant tout son temps pour rajuster sa chemise sur ce que nous avions eu le temps de voir de son intimité. Nous l’observions en secret, tapis sur le côté de la maison. » (p. 10-11)

Les jumeaux vivent donc dans une maison aussi déglinguée que leur vie, entre Fabienne, leur mère qui a été adoptée et qui est peu instruite, tombée enceinte alors qu’elle avait à peine seize ans, et leur père, un être sévère, violent et détestable. Autant elle ne vit qu’en fonction de ses enfants chéris, autant elle subit en silence les violences de son mari. Ce dernier ne pose jamais de questions sur leur emploi du temps, que ce soit celui de sa femme ou de ses enfants. Sait-il même qu’ils vont à l’école ?

« Nous ne savions pas grand-chose du travail de notre père, sinon qu’essentiellement il conduisait un camion à benne, qu’il le chargeait de pierres dans une carrière à la sortie est de la ville, qu’il faisait la route escarpée qui longeait le fleuve puis déchargeait son contenu on ne savait trop où. En hiver, il prenait part au déneigement des rues de la localité… »

Autant l’atmosphère est détendue avant le retour du père à 17 h 30, autant l’attitude de tous les membres de la famille change du moment où il rentre du boulot. Les enfants se font le plus discrets possible, tandis que sa femme lui prépare sa première bière avant qu’il ne ressorte nourrir leur chien Ricky, qui a également droit à de la maltraitance.

Seule sortie permise, le samedi, jour d’épicerie. Fabienne est accompagnée de ses enfants et de son mari, qui tient les cordons de la bourse. Elle ne peut rien dépenser sans son accord. Mais, au grand soulagement de tous, une fois qu’il a raccompagné les siens à la maison, il repart aussitôt dans son pick-up pour ne revenir que le lendemain midi. Où va-t-il ? Que fait-il ? Avec qui se tient-il ? Au moins, durant ce cours laps de temps, le reste de la famille souffle un brin. L’éclaircie est de courte durée, mais appréciée !

Sinon, quatre fois par année, la famille se déplace pour voir le grand-père paternel. Un ours solitaire qui, visiblement, n’est pas habitué à recevoir de la visite dans sa maison isolée. Il a décidé, depuis qu’il est veuf, de poser un geste étrange : « Une assiette était clouée à la table de bois. Maman nous avait expliqué qu’il était hors de question que cet homme lave la vaisselle. […] Après la mort de notre grand-mère, donc, notre grand-père avait cloué cette assiette à tarte en métal sur la table. Il la remplissait de soupe ou de ragoût, la nettoyait avec son pain, y passait peut-être un chiffon, une fois de temps en temps. Ça lui suffisait. » (p. 38)

À quoi la mère occupe-t-elle ses journées une fois les enfants en classe et le mari au travail ? À part ses tâches quotidiennes, elle noircit des pages dans son cahier Canada qu’elle cache ensuite entre le matelas et le sommier du lit. Qui est ce Jimmy à qui elle écrit ? Un ami imaginaire ? Un amour de jeunesse ?

Le Jeu de l’oiseau est d’une grande beauté et les dernières pages permettent de croire à un avenir prometteur. N’oublions jamais que Sylvie Drapeau est du côté de la lumière malgré toute cette noirceur ambiante.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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