03 mar 2022

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

La beauté du roman de Jeanne Benameur La Patience des traces (Actes Sud, 2022) commence par son titre. Vous ne trouvez pas ?

Alors que Simon était assis dans sa cuisine, un bol de faïence bleue lui a échappé des mains se brisant en deux. Il est très affecté. Pourquoi un objet le met-il dans un tel état ? Était-ce un cadeau auquel il tenait particulièrement ? Peu importe la raison, cette maladresse est l’élément déclencheur de ce qui va nous être raconté en 200 pages. Parfois il ne faut pas grand-chose pour que notre vie prenne une nouvelle trajectoire…

Enfant unique, né à Paris dans le 9e arrondissement, Simon a préféré, une fois adulte, s’installer dans une ville située au bord de l’océan. Il a d’abord fait des études de médecine, avant de bifurquer en psychiatrie, pour trouver sa vocation comme psychanalyste. Il n’a aucune attache amoureuse, aime marcher, nager et jouer aux échecs dans un café du port.

Le travail l’a toujours sauvé, mais aujourd’hui, il ferme son cabinet. Il a passé sa vie à écouter les autres : là, il a décidé de s’écouter. Destination : le Japon. Reviendra-t-il en France ou a-t-il pris un billet simple ? Fuit-il quelque chose ? A-t-il des comptes à régler ?

En tout cas, c’est l’occasion pour lui, avant son départ, de faire un tri dans les nombreux agendas où il notait tous ses rendez-vous. « Choisir ce qu’on garde et ce qui n’a plus besoin d’être gardé. » Il tombe alors sur le nom d’une de ses anciennes patientes, une certaine Lucie F., qui a cessé, du jour au lendemain, de venir à ses consultations. Il se demande ce qui est advenu de cette femme qui était incapable de se déposer quelque part. Avait-il dit ou fait quelque chose qui l’avait blessée ?

Les souvenirs refont aussi surface. Il repense à Mathieu, « le frère qu’il n’avait jamais eu » et à Louise, « comme il aurait pu être heureux avec elle si seulement »… Quelle place avaient-ils occupée dans sa vie ? Pourquoi les liens se sont-ils brisés à un âge où tout était encore possible.
« Les fuseaux horaires décalent le temps mais il y a dans le monde des liens invisibles entre les êtres. L’enfance en est un. Solide. Entre Louise et Simon, il est toujours là. » (p. 177)

Occasionnellement, il va dîner au restaurant ou prendre un verre avec une consœur, Mathilde Mérelle, venue s’installer dans la région il y a à peine un an. Pour sa part, avant de devenir psychanalyste, elle avait fait des études d’histoire et de philosophie. Simon et Mathilde s’entendent bien. Se reverront-ils ? Resteront-ils amis ou deviendront-ils amants ?

Ce n’est pas dans une grande métropole nippone où Simon Lhumain dépose ses bagages, mais aux îles Yaeyama, situées au sud-ouest du Japon. Le lieu est paisible, tranquille. Madame Itō Akiko « tient une maison d’hôtes bien particulière. Elle est collectionneuse de tissus anciens et sa collection est assez célèbre ». Elle parle le français, car elle a fait des études de Lettres à la Sorbonne, tandis que son mari céramiste, Itō Daisuke, baragouine l’anglais. Une belle relation va se développer au fil des jours, remplie de respect mutuel, mais pour l’heure, Simon a besoin de se retrouver, d’être seul. Il marche et nage toujours autant en emportant avec lui « un livre et son carnet ».

La technique ancestrale du kintsugi utilisée par Daisuke, soit celle de réparer « un objet brisé en soulignant ses fissures avec de l’or, au lieu de les masquer » pourrait-elle inspirer Simon pour panser ses propres blessures ? Affronter son passé et accepter ses erreurs de jeunesse ?

Ce roman, d’une très belle facture poétique et philosophique, est truffé de phrases qui nous portent à méditer. Un exemple parmi tant d’autres : « Il a toujours aimé arriver en avance et rêver. On ne rêve pas de la même façon quand on attend quelqu’un. C’est plus intense parce qu’on sait qu’on sera arraché à la rêverie tôt ou tard. Alors ce temps suspendu a une autre saveur. » (p. 31)

Les dialogues sont intégrés au texte qui ne comporte aucun alinéa ni guillemets. Rassurez-vous, on ne s’y perd pas du tout. Il y a quelque chose d’apaisant dans cette lecture qui offre également une belle analogie entre la quête de Simon Lhumain et la raie manta.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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