27 jan 2022

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Tous les livres publiés aux éditions Mémoire d’encrier que j’ai eu le bonheur de lire à ce jour ne m’ont jamais déçue. Les Villages de Dieu (2020), écrit par la talentueuse écrivaine et journaliste Emmelie Prophète, ne fait pas exception.

J’ai dévoré ce roman qui se déroule fin des années 2000 en Haïti, plus précisément dans la Cité de la Puissance Divine, troisième circonscription de la capitale Port-au-Prince. Le bruit y est constant, qu’il s’agisse de celui de la rue, des projectiles ou de la musique au volume beaucoup trop fort ; l’odeur est désagréable, les rues sont sales et jonchées de détritus de toutes sortes, les arbres presque inexistants, mais la montagne et la mer ne sont pas loin.

L’eau ne se rend pas à la majorité des habitants des ghettos. Il faut donc marcher sous de grosses chaleurs pour en quérir. Il y a un manque criant de tout, « les maisons étaient raccordées au courant de la ville grâce à des prises clandestines », certains veulent déménager, mais est-ce vraiment mieux ailleurs ?

C’est dans ce quartier pauvre de la Cité de la Puissance Divine que la narratrice vingtenaire, Célia Jérôme, vit auprès de Christa, sa grand-mère (dite Grand Ma), et de Frédo, son oncle. « Ma mère fut ma grand-mère. De famille je n’ai eu qu’elle. »

Au moment où débute l’histoire, qui se déroule sur une période d’environ deux ans, Grand Ma est décédée depuis neuf mois. « J’étais habituée au bruit des armes. J’ai grandi dans cette cité où jamais il n’y avait eu de trêves, où la mort circulait à midi comme à minuit. Grand Ma était morte […] de peur. »

Deux gangs se disputent le contrôle du quartier : celui de Makenson et celui de Freddy « fils de soeur Julienne, bonne chrétienne qui vit dans la crainte de Dieu ». Régulièrement, les gangs criminels s’organisent pour détourner des camions transportant de la nourriture et/ou de l’essence pour les redistribuer aux citoyens. Mais comme rien n’est gratuit, on leur demande, en échange, loyauté auprès de leur Chef et versement d’une somme d’argent pour leur protection.

Grand Ma avait eu deux enfants, Rosia et Frédo, issus de maris différents. Sa fille aurait pu faire des études universitaires si elle ne s’était pas mise à boire et à se droguer, sans compter qu’à 18 ans, elle a mis au monde sa fille Célia. Incapable de s’en occuper, c’est Grand Ma qui en avait eu la garde.

Pour ce qui est de Frédo, il aurait pu, lui aussi, devenir quelqu’un. Coureur depuis son tout jeune âge, il avait été sélectionné pour faire les Jeux olympiques d’été à Atlanta. Parti en 1996, il n’était revenu en Haïti que douze ans plus tard. Pourquoi n’avoir donné aucune nouvelle ? Qu’avait-t-il fait durant tout ce temps ? Jamais il n’a voulu en parler. « Tonton n’était pas un criminel, ni même un voyou, c’était un coureur raté qui n’avait pas su franchir les obstacles qui avaient été érigés devant lui dans un pays où il n’avait pas pu prendre pied. » Aujourd’hui, ses deux principales activités consistent à boire et à dormir. La plupart du temps il est saoul, à un point tel que rien ne réussit à le tirer de son sommeil.

Tonton Frédo et Célia sont « des étrangers très proches ». Ils ne se parlent presque pas, même s’ils vivent sous le même toit, dans la petite maison que Grand Ma avait fait bâtir sur une parcelle de terre achetée il y a quatre décennies de cela. Célia, qui n’avait jamais aimé étudier, avait abandonné ses études assez jeune. Mais aujourd’hui, comment cette orpheline, sans diplômes et ne pouvant aucunement compter sur l’aide de son oncle dysfonctionnel, allait-elle faire pour subvenir à ses besoins ? De quoi sera fait son avenir ? Disons que le seul objet qui a de l’importance à ses yeux est son téléphone cellulaire qui ne la quitte jamais. Depuis la mort de Grand Ma, « je m’invente une vie sur Facebook. Je suis Cécé La Flamme. »

Un beau jour, le Chef de l’heure demande à la voir. Que lui veut-il ? Qu’a-t-elle fait ? Une autre fois, c’est une certaine Catherine Paris qui lui propose de devenir influenceuse. Ayant plus de 100 000 abonnés sur Facebook, son compte intéresse bien du monde. Sera-t-elle exploitée ou réussira-t-elle à s’affirmer ?

À chaque fois qu’il y a un nouveau Chef dans la Cité, qu’ils s’agissent de Freddy, Joël, Cannibale 2.0, Jules César… ils promettent que sous leur « règne », les choses vont changer. Sauf qu’ils meurent avant d’avoir eu le temps d’accomplir quoi que ce soit. Et même si la plupart savent qu’en devenant Chef de gang, la mort n’est jamais loin, ils foncent tête première. Qu’ont-ils à perdre ? Ils voient plutôt les bénéfices : pouvoir, notoriété, argent et conquêtes féminines.

Malgré la violence quotidienne et la pauvreté, l’entraide et la solidarité sont au rendez-vous. « Quand Soline était chez elle, elle apportait à manger à moi et à Tonton. C’était comme ça dans la Cité. Les voisins échangeaient des assiettes. »

Parmi ceux-ci, la Cité de la Puissance Divine compte, entre autres, sur le pasteur Victor et son épouse Adrise, mère de cinq enfants ; Yvrose et son mari Fénelon qui tiennent boutique ; Félicienne, dite Féfé, fervente catholique, mère de deux garçons dont l’un habite à New York. « Féfé faisait partie de ceux qui aidaient, avec les maigres moyens dont elle disposait, c’est ce qui permettait que tienne encore cet échafaudage fragile sur lequel on ajoutait chaque jour de la frustration et du désespoir. »

Histoire prenante, Les Villages de Dieu devrait être lu par tous ceux et celles qui s’intéressent à Haïti. Malgré la misère humaine, les crimes sordides, les fusillades quotidiennes, ce peuple mis à rude épreuve ne cesse de se reconstruire. Il faut saisir le moment présent, car on ne sait pas de quoi demain sera fait. Une lapalissade, certes, mais qui est la réalité quotidienne des Haïtiens. À lire de toute urgence !

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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