20 jan 2022

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Si j’ai un peu tardé à vous donner le résultat de vos coups de cœur littéraires de 2021, c’est que j’en ai reçu plus de dix pages, soit l’équivalent de 255 suggestions.

Merci d’avoir pris le temps de m’envoyer vos propositions inspirantes. On se donne déjà rendez-vous l’an prochain pour le même exercice. Prenez des notes !

Après compilation, voici les livres le plus souvent mentionnés :

1. Du côté québécois :

Là où je me terre de Caroline Dawson (éditions du Remue-ménage, 2020)

Un café avec Marie de Serge Bouchard (éditions du Boréal, 2021)

Shuni : ce que tu dois savoir, Julie de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier, 2019)

Sémi d’Aki Shimazaki (Actes Sud, 2021)

Em de Kim Thúy (Libre Expression, 2020).

2. Hors Québec :

Tout le bleu du ciel de Mélissa Da Costa (Le Livre de poche, 2020)

Le Parfum des fleurs la nuit de Leïla Slimani (Stock, 2021)

Apeirogon de Colum McCann (Belfond, 2020)

La familia grande de Camille Kouchner (du Seuil, 2021)

Enfant de salaud de Sorj Chalandon (Grasset, 2021).


Troisième roman traduit en français, Madame Hayat (Actes Sud, 2021), de l’écrivain et journaliste Ahmet Altan s’est vu décerner le prix Femina étranger 2021.

J’étais rendue à un peu plus de la moitié de ma lecture quand je me suis rendue compte que je ne savais pas dans quel pays se déroulait l’histoire. Avais-je tenu pour acquis qu’il s’agissait de la Turquie, pays d’origine de l’auteur ? Possiblement. Mais quelques petits détails auraient pu me mettre sur la piste. Par exemple, quand il est question de raki, cette eau-de-vie aromatisée à l’anis, la boisson nationale de la… eh oui, Turquie.

Puis, je me suis demandé : « Si deux lignes parallèles vont dans la même direction sans se rejoindre, sont-elles parallèles à l’infini ? » Pourquoi ai-je eu cette réflexion ? Parce que Fazıl, le narrateur, mène une double vie auprès de deux femmes d’âges, de tempérament et d’intérêts différents. Ce n’est pas nécessairement incompatible, mais complémentaire…

Comment vit-on une telle situation ? Peut-on aimer deux personnes en même temps ? « Je me sentais coupable de cacher à chacune la part de l’autre dans mon existence, et de ne pas réussir à leur avouer la vérité, ni à l’une ni à l’autre. » Malgré tout, Fazıl continue de fréquenter madame Hayat – rencontrée lorsqu’il avait été recruté comme spectateur pour une émission de télévision à laquelle elle participait comme figurante –, tout autant que Sıla, avec qui il partage son goût de la littérature.

Madame Hayat était une femme joyeuse, au rire facile, qui vivait le moment présent ; curieuse de tout, elle possédait aussi une très bonne mémoire. Autant elle n’aimait pas lire « […] tout ce que les écrivains racontent, je le connais déjà. J’en sais assez sur l’humanité, je n’ai pas envie d’en savoir plus, ni trop », autant regarder des documentaires à la télévision la passionnait. Malgré son attachement à cette femme deux fois plus âgée que lui, il arrivait à Fazıl, dans certaines circonstances, d’avoir honte d’elle. Que savait-il, in fine, de Madame Hayat qui se dévoilait peu et qui ne parlait jamais de sa famille ou de ses anciennes amours ?

Sıla, de son côté, était, comme Fazıl, enfant unique et étudiante en littérature à l’université. Dès que leur horaire de cours leur donnait quelques heures de libre, ils se retrouvaient pour discuter de leurs lectures et allaient parfois au cinéma. Cela nous donne droit à certaines belles pages sur des écrivains ou des commentaires donnés par, entre autres, deux professeurs qui enseignent à Fazıl, dont celui-ci: « Si D. H. Lawrence n’avait pas été écrivain, mais le seul éditeur de littérature sur terre, nous n’aurions jamais pu lire Tolstoï, car Lawrence détestait Tolstoï, pour tout dire il le trouvait complètement immoral. Si Tolstoï avait été le seul éditeur du monde, nous n’aurions jamais lu Dostoïevski, car Tolstoï n’aimait pas Dostoïevski… Si Dostoïevski avait été le seul éditeur sur cette planète, nous n’aurions lu personne, puisque Dostoïevski n’aimait personne. Si Gide avait été l’éditeur, on n’aurait pas connu Proust, si ça avait été Henry James, pas de Flaubert… » (p. 234)

Si madame Hayat dépensait sans compter, il en était tout autrement de Sıla et de Fazıl. Chacun, pour diverses raisons, était passé d’un statut de bien nanti à un train de vie beaucoup plus modeste. Par chance, Fazıl avait obtenu une bourse pour poursuivre ses études de lettres au moment de la mort de son père, décédé subitement d’une hémorragie cérébrale. Il était alors parti de chez lui et avait loué une chambre modeste dans un vieil immeuble du XIXe siècle, un genre d’auberge espagnole. Plusieurs locataires, plus colorés les uns que les autres, partageaient des lieux communs, dont la cuisine, et, à l’occasion, leur repas.

Pour ce qui est de la famille de Sıla, elle avait été chassée de leur villa en pleine une nuit avec, comme seul bagage permis, une valise. Pourquoi ? Que leur reprochait-on ? Terminé le luxe, il leur faudrait dorénavant apprendre à vivre autrement.

Cette histoire, qui nous a été racontée par Fazıl, s’est déroulée il y a un an. Plus nous avançons dans notre lecture, plus la tension monte dans le pays. La peur s’installe, certains se font arrêter et déposséder de leurs biens tandis que d’autres doivent cesser leurs activités. Qu’adviendra-t-il de nos trois personnages principaux ? Devront-ils fuir la Turquie ? Madame Hayat et Sıla finiront-elles par apprendre l’existence l’une de l’autre ?

À côtoyer ces deux femmes, Fazıl avait « découvert la colère, la peur, le désir de revanche, la jalousie, la volupté, la tromperie, le regret ». On peut donc parler d’un roman d’apprentissage, très bien traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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