23 sept 2021

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

J’ai lu Enfant de salaud (Grasset, 2021) de Sorj Chalandon à doses homéopathiques, assise sur le bout de ma chaise, entre la tristesse et l’incompréhension. J’ai dû à quelques reprises déposer le livre pour ne le reprendre que plus tard. Ce fut un coup de poing dans le plexus solaire !

Même si tous les faits relatés ici sont véridiques, il est malgré tout écrit sur la page couverture « roman », Chalandon ayant joué, entre autres, avec la chronologie de certains événements.

Comme il est mentionné dans les dernières lignes du livre, Sorj n’a pu avoir accès au dossier de la Cour de justice de Lille que le 18 mai 2020, soit six ans après le décès de son père à l’âge de 92 ans. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’il a enfin pu démêler le vrai du faux.

La confrontation père-fils que Sorj aurait tant voulu avoir avec Jean, ce père menteur pathologique depuis son jeune âge, n’a donc jamais eu lieu. Il espérait aussi apprendre LA vérité sur ses années comme soldat durant la Deuxième Guerre mondiale, mais tel ne fut pas le cas.

« Il m’aura fallu des années pour l’apprendre et une vie entière pour en comprendre le sens : pendant la guerre, mon père avait été du “mauvais côté”. C’est par ce mot que mon grand-père m’a légué son secret. Et aussi ce fardeau […] Ton père, je l’ai même vu habillé en Allemand, place Bellecour » dit-il en 1962 à son petit-fils à peine âgé de 10 ans.

Eh oui, car Jean Chalandon s’est attribué un parcours de combattant des plus inventifs, son imagination n’ayant aucune limite. Il a menti autant aux Français qu’aux Allemands, à tous ceux qui l’ont interrogé, à son fils et à sa femme, celle qui fut durant 40 ans fonctionnaire, et qui a pris sa retraite en mai 1987 justement au moment où commençait le procès de Klaus Barbie.

Il a fait croire aux uns et aux autres qu’il s’était engagé dans la Résistance française en 1940, qu’il avait fait partie de la Légion tricolore, également de l’organisation paramilitaire du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSKK). Il aurait connu Jean Moulin et plus tard, Klaus Barbie. « Mon père avait été SS. À 31 ans, je repartais dans la vie avec cette honte et ce fardeau. » Stupéfaction !

Il aurait porté cinq uniformes en quatre ans, aurait été déserteur à quelques reprises, mais aussi collaborateur à l’âge de 22 ans en 1944, agent double, aurait fait la bataille de Berlin dans le Bataillon de Charlemagne, « on a défendu le bunker d’Hitler jusqu’au 2 mai 1945 » disait-il à son fils unique, se serait battu contre les Rouges, aurait tué des Russes en Poméranie, aurait reçu la Légion d’honneur et…

Enfant de salaud se concentre surtout de la période de mai à juillet 1987, mois durant lesquels s’est tenu le procès de Klaus Barbie, ancien officier SS et chef de la section IV de la Gestapo de Lyon en 1944. Le journal Libération, pour lequel l’auteur travaillait à l’époque, lui avait demandé de couvrir le procès du nazi surnommé le « Boucher de Lyon », accusé de crimes contre l’Humanité.

Jean Chalandon voulait à tout prix assister au procès devant jurés de celui qu’il appelait tout simplement Barbie, être dans la salle d’audience du palais de justice de Lyon pour entendre les témoins et Jacques Vergès, l’avocat de l’accusé.

Peut-on pardonner à un père en qui on n’a plus confiance ? « J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que rien de tout cela n’était vrai. » (p. 39) Que de désillusions, de trahisons, de mensonges… Pourquoi a-t-il continué de mentir jusqu’à son dernier souffle ? Que voulait-il prouver et à qui ? Avait-il eu besoin de s’inventer « sa » guerre pour avoir l’impression d’être quelqu’un, lui, qui n’avait en poche que quelques années d’études primaires ? D’un public pour nourrir son affabulation débordante ?

Pour arriver à un retour à l’équilibre, Sorj devra déconstruire les récits du paternel et remettre le compteur à zéro. Comment un père peut-il prétendre aimer son fils et lui mentir constamment ? Jean Chalandon s’est-il cru lui-même ?

J’ai envie de terminer ce témoignage poignant et oserai-je dire courageux, sur une note positive : peut-être que le plus beau legs de Jean à son fils est de lui avoir donné le goût de raconter des histoires, ce qu’il fait maintenant depuis dix romans à notre plus grand bonheur !


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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