12 août 2021

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Écrivaine, scénariste et assistante-réalisatrice française, Tiffany Tavernier nous offre, avec L’Ami (Sabine Wespieser, 2021), sa neuvième publication. En un mot : j’ai adoré ce roman malgré son sujet qui donne froid dans le dos. C’est la première fois que je lisais une œuvre de cette auteure, mais sûrement pas la dernière.

Tiffany Tavernier réussit à créer une atmosphère anxiogène dès les premières pages, mais ne comptez pas sur moi pour vous dévoiler la teneur du drame. Simplement quelques éléments pour vous mettre dans le contexte.

Ce samedi-là, alors que rien ne présageait ce qui allait suivre, la vie de Thierry Clavaud, le narrateur, et de sa femme, Élisabeth, allait changer du tout au tout. Leur couple allait-il même survivre à cette terrible tragédie ?

Une vingtaine de tireurs d’élite débarquent chez Guy Delric et son épouse Chantal, leurs voisins depuis quatre ans. Consternation. Stupeur. On leur demande de ne pas bouger, de rester calme. Que se passe-t-il ? Pourquoi un tel branle-bas de combat ? Qu’ont-ils fait de si répréhensible pour qu’une telle armada se pointe chez ce couple discret ? C’est ce que nous allons découvrir en même temps que Thierry et Élisabeth. L’horreur n’a pas de nom. Connaît-on vraiment ses voisins ?

Thierry, un être introverti de 53 ans qui a beaucoup de difficulté à exprimer ses sentiments, avait accordé sa confiance à Guy qui, au fil du temps, était devenu son ami. On peut même dire qu’il était son seul ami. Situation déchirante. D’abord incrédules, convaincus qu’il y a erreur sur la personne, Thierry et Élisabeth doivent admettre qu’ils savent peu de choses sur Guy et Chantal. Pire. Ce qu’on leur a confié est-il la vérité ou pure fabulation ? Comment départir le vrai du faux ?

Chantal, de santé fragile, connaissait souvent des épisodes de dépression, tandis que Guy disait travailler dans l’immobilier. Bon cuisinier, homme serviable, il partageait avec Thierry une activité qui les animait. « Quant à notre passion commune pour les insectes, là encore, peu de parlote, si ce n’est pour classifier, nommer, ou encore raconter, émus, l’éclosion des larves d’une chrysope verte, l’accouplement de deux pique-prune, la parade nuptiale d’une mouche-scorpion. »

Si Guy et Chantal étaient mariés depuis dix ans, Thierry et Élisabeth avaient eux, au compteur, 30 ans de vie commune et un fils de 22 ans, Marc, parti depuis l’an dernier au Vietnam où il avait un emploi dans un hôtel. Précisons que depuis 32 ans, Thierry s’occupait de la maintenance de machines à l’usine Force Injection Plastique, tandis qu’Élisabeth exerçait comme infirmière à P. à moins de huit kilomètres de leur maison. Stabilité autant dans leur couple que dans leur quotidien.

Présent sur les lieux du drame, le capitaine Bretan, de la Gendarmerie nationale, leur demande de ne parler de ce coup de filet ni aux membres de leur famille ni aux collègues de travail. Il profite pour leur lancer quelques questions en rafale : « Vous n’avez rien noté d’anormal dans leur attitude ? Quand les avez-vous vus pour la dernière fois ? Recevaient-ils souvent du monde ? »

La réponse est non, non et non. Comment se fait-il qu’ils n’ont rien vu venir ? Qu’ils ne se soient douté de rien ? Thierry et sa femme remontent le fil des événements pour tenter de voir la faille, le petit quelque chose qui aurait pu faire… une différence. La culpabilité s’installe peu à peu, l’impatience se fait sentir, on leur suggère de consulter, de prendre des médicaments, les nerfs sont à vif…

Nous n’en sommes qu’au début de cette histoire menée de manière soutenue par Tiffany Tavernier. Je m’en veux presque d’avoir tant apprécié ma lecture tellement les actes commis, cruellement d’actualité, sont inexplicables et impardonnables.


Sofia Aouine publiait en 2019 aux éditions de La Martinière son premier roman, Rhapsodie des oubliés, couronné du prix de Flore. Oreille sensible s’abstenir, le langage utilisé est parfois cru. Personnellement, dès la première phrase, cette plume originale m’a conquise : « Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon Français avec que des métèques et des visages bruns dedans. »

Celui qui parle ainsi se prénomme Abad. Ce jeune Arabe de 13 ans vit chez ses parents à Barbès dans le quartier de la Goutte-d’Or à Paris. Il y a trois ans, son père avait quitté son Liban natal en guerre pour venir s’installer dans le XVIIIe arrondissement, avec sa femme et son fils unique. « La daronne [la mère] faisait des ménages et le daron attendait sa paye depuis deux mois du chantier des Albanais. »

L’auteure s’est donc mise dans la peau de ce garçon qui vit au milieu d’une faune hétéroclite : réfugiés, toxicomanes, prostituées, mafieux, dealers, immigrants, frères musulmans « les barbapapas »… nommez les plus paumés, les « oubliés » de la société, ils y sont tous.

Plusieurs femmes, dont trois en particulier, vont permettre à Abad de traverser cette adolescence tumultueuse où les « branlettes » font partie du quotidien.

Quelques mois après son arrivée à Barbès, Abad avait sympathisé avec Gervaise. À 20 ans, cette Camerounaise avait été obligée de quitter son pays pour venir vendre son corps en France, seule façon pour elle de payer sa dette et de lui permettre de « récupérer » sa fille. Sous le patronat de Mama Clarisse et de Salif le Malien, Gervaise avait tout de suite été très en demande, sa beauté agissant comme un aimant sur les hommes.

Odette Cloadec, la voisine septuagénaire, avait, pour sa part, initié Abad à certains auteurs en lui faisant la lecture et à différents styles musicaux, elle qui, durant trois décennies, avait travaillé à la Maison de la radio.

Abad avait été obligé, tous les mardis à 18 heures, de se rendre au cabinet de la psychanalyste Ethel Futterman, surnommée « la dame d’ouvrir dedans », car elle fouillait à l’intérieur des gens pour trouver ce qui clochait. Se rendant aux séances à reculons, Abad finira par « s’ouvrir » et y trouver son compte. Et comme il le dit lui-même, ces rencontres vont « changer [son] existence à jamais ».

Quelques clins d’œil à des personnages d’oeuvres inoubliables parsèment ce récit au rythme soutenu. Que l’on pense au Momo d’Émile Ajar dans La Vie devant soi, au Gavroche de Victor Hugo dans Les Misérables ou à Gervaise Macquart de Zola dans L’Assommoir.

J’ai lu des passages à voix haute pour goûter la sonorité des mots qui, en tant que Québécoise, ne m’étaient pas familiers. Je viens donc d’enrichir mon vocabulaire…

Abad n’est peut-être pas ce que l’on peut qualifier « d’ange » mais, malgré tout, je me suis attachée à ce jeune garçon. Très belle découverte !

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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