29 juil 2021

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Canoës (Verticales, 2021) de Maylis de Kerangal comporte huit nouvelles toujours écrites avec le mot juste et avec un tel sens de l’observation que l’on voit les scènes décrites par l’écrivaine comme si nous y étions. Pourtant, malgré toutes ces belles qualités, je suis restée sur ma faim.

Il est vrai que j’ai un rapport ambigu avec ce genre littéraire. Quand la nouvelle est bonne, j’en redemande : j’aurais voulu qu’elle fasse plus de dix pages le temps d’approfondir l’histoire, de développer les personnages… mais lorsque ce n’est pas le cas, aussi vite lu, aussi vite oublié.

Que ce soit en France, au Colorado ou à Toronto, chaque nouvelle de Canoës est l’occasion pour la protagoniste – ce sont les femmes qui tiennent les rôles principaux – de revenir sur une période de sa vie, parfois joyeuse, comme dans After, où une adolescente et ses amis fêtent l’obtention de leur bac ou, plus triste (Un oiseau léger), quand une fille unique demande à son père d’effacer sur le répondeur la voix de sa mère, morte il y a un peu plus de cinq ans.

Bivouac ouvre le recueil. Une patiente subit la prise d’empreintes dans un cabinet. Cette traductrice veut savoir pourquoi, depuis plusieurs semaines, elle a des vertiges et des migraines qui lui empoisonnent le quotidien. Pendant le traitement, la dentiste lui montre une photo d’une « mandibule humaine du mésolithique, […] trouvée dans le 15e, rue Henry-Farman, en 2008 ». Quel rapport me direz-vous ? À vous de voir !

Dans Ruisseau et limaille de fer, les retrouvailles entre Zoé et la narratrice ont lieu au café Babylonian, le temps de boire quelques verres. Mais que dit-on à une amie que l’on n’a pas revue depuis le lycée ? Zoé veut faire de la radio, mais elle n’a pas la voix assez grave. La statistique avancée à la fin de la nouvelle, au sujet de la voix des femmes, est assez surprenante.

Mustang, nouvelle de 69 pages, se passe à Golden, petite ville du Colorado qui doit son nom à un chercheur d’or, Thomas L. Golden. La narratrice, accompagnée de Kid, son jeune fils, est venue rejoindre, le temps d’un trimestre, son mari, inscrit comme étudiant au campus de la Colorado School of Mines. Alors qu’elle n’a pas encore appris à conduire, que fera cette jeune Française de ses journées une fois son fils à l’école ?

Un jour, elle entre dans le magasin de minéralogie, le Colorado Magical Stones, « l’une des enseignes historiques de Golden, et l’une des plus anciennes sur Main St. ». Cassandra Fallow, la propriétaire, qui avait été professeure de géologie et enseignait « le temps profond de la chronologie souterraine », lui fera cadeau d’une amulette qui…

Même si dans chaque nouvelle, on retrouve le mot « canoë », ce recueil aurait pu aussi s’intituler « La Voix », car elle est omniprésente, se modulant de différentes manières d’un récit à l’autre.


Mademoiselle Personne (Hurtubise HMH, 2008) de Marie Christine Bernard est le genre de roman que l’on dépose à regret avec la seule envie de le reprendre au plus vite.

Ce récit polyphonique de 319 pages tient le rythme de la première à la dernière ligne. Il nous fait passer par toute la gamme des émotions : j’ai pleuré, j’ai ri, j’ai ragé de voir comment certaines personnes étaient traitées ou comment le sort pouvait s’acharner sur d’autres.

Récit habillement mené où quatre narrateurs (trois hommes et une femme) nous racontent ce qui les unissait à Céleste Dugas, la fameuse mademoiselle Personne du titre, qui n’a plus voulu se faire appeler autrement du jour où la mer lui a pris tous ceux qu’elle aimait – je n’en nommerai aucun pour ne pas gâcher votre plaisir.

Seule fille au sein d’une fratrie qui compte six garçons, Céleste habite chez ses parents dans le village côtier de Sable-Rouge en Gaspésie. Atteinte de la polio à l’âge de cinq ans, elle a été paralysée des deux jambes durant des années, mais à force de détermination et avec l’aide de sœur Sainte-Croix, elle en a retrouvé l’usage, boitant, certes, mais marchant à nouveau. Et même si elle n’est jamais allée à l’école, elle a appris à lire et échangeait sur ses lectures avec Émile Bourgeois qu’elle connaît depuis son plus jeune âge et qui voudrait bien qu’elle devienne sa femme.

Georges Dugas, le père de Céleste, ce menuisier-pêcheur respecté de tous, a construit seul la fameuse goélette de 80 pieds, la Lady Céleste, ainsi nommée en l’honneur de sa fille. S’il avait pu parler, ce bateau aurait été le cinquième narrateur tellement il a une place centrale dans ce récit. Mais il ne faut pas oublier d’évoquer Marie Condo, dite Marie l’Indienne par tous, sauf par Céleste, qui vit et travaille chez les Dugas. Elle a toujours été considérée comme faisant partie de la famille. Marie et Céleste ont « été élevées ensemble. Elle a toujours été là pour Céleste. Jusqu’au bout ». J’ai une affection particulière pour ce personnage discret et attachant, l’amie que l’on voudrait tous et toutes avoir.

Le premier des quatre narrateurs est un jeune journaliste canadien-anglais « de vieille souche irlandaise », Justin O’Brien, venu s’installer à Sable-Rouge le 16 juin 1941 pour éviter, à 19 ans, d’avoir à faire son service militaire.

Will McBrearty, lui, revient vivre en Gaspésie en 1923. Il s’installe à Cap-Irlandais avec sa femme Colleen O’Neil, une infirmière irlandaise qui l’a soigné alors qu’il était blessé de guerre. Il retrouve donc, des années plus tard, son frère Jack, cet être contemplatif et solitaire, devenu gardien du phare de la Pointe-à-Caillou.

Pour ce qui est des deux autres narrateurs… vous me remercierez d’avoir gardé le silence. Vous verrez !

Il y a de tout dans Mademoiselle Personne, à commencer par des paysages à couper le souffle et des odeurs dont celle du varech. Tragédies, amours, amitiés, jalousie, vengeances se succèdent, avec, dans le portrait, la compagnie jersiaise qui a profité et abusé des pêcheurs et des honnêtes travailleurs avant que d’autres prennent le contrôle de la péninsule gaspésienne.

J’ai adoré ce roman pour les mêmes raisons que pour Les Foley (Marchand de feuilles, 2019) d’Annie-Claude Thériault. Vous m’en donnerez des nouvelles !


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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