08 avr 2021

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Histoires de la nuit (éditions de Minuit, 2020) de Laurent Mauvignier est un vrai tour de force. Roman envoûtant, atmosphère étouffante, intrigue menée de main de maître de la première à la dernière ligne. J’ai tout aimé de ce drame social, à commencer par sa forme ; l’auteur écrit tellement bien, ses descriptions sont si justes, qu’on a l’impression d’être là, dans ce petit bourg du centre de la France.

L’auteur prend tout son temps pour placer ses personnages qui se comptent sur les doigts d’une main. Donc, si vous acceptez la lenteur, de longues phrases qui souvent ne comportent aucun point sur plusieurs pages, vous serez, à votre tour, complètement conquis par cette proposition romanesque. Si les protagonistes se parlent peu entre eux, ils monologuent le plus souvent dans leur tête et nous sommes, par le fait même, témoin de ce qu’ils pensent vraiment, sans oser le dire à voix haute.

Ce huis clos se déroule en une journée dans le petit hameau dit des « Trois Filles Seules », qui ne compte que trois maisons, dont l’une est à vendre. Les deux autres sont occupées, l’une par la famille Bergogne, l’autre par leur voisine Christine De Haas, installée dans la région depuis un quart de siècle.

Chacun a été mis à contribution pour organiser une fête surprise pour les 40 ans de Marion Bergogne. Patrice, son mari, fera les courses en ville et s’occupera de décorer la maison ; Ida, leur fille de dix ans, dès son retour de l’école, aidera son père avec les derniers préparatifs et Christine, leur voisine, se chargera de préparer les desserts. Pendant ce temps, comme à tous les jours de la semaine, Marion ira rejoindre à l’imprimerie Lydie et Nathalie, ses collègues de travail.

Il y a tant à faire, tant à penser, mais ils ont le temps, car Marion ne rentrera pas avant le début de la soirée. Tout est planifié : souper en famille, puis à 20 h 30, Christine viendra les rejoindre avec le gâteau et après 21 h, Lydie et Nathalie se joindront à eux pour un verre de champagne. Sans oublier les cadeaux !

Patrice et Christine se connaissent depuis les années où elle venait à La Bassée en vacances avec son mari, banquier suisse, région de France qualifiée de « banale et quelconque […] plate et pluvieuse […] où il n’y a rien à voir ni à faire ». On l’avait traité de « folle », ne comprenant pas du tout pourquoi cette Parisienne était venue s’installer dans ce coin de pays.

Christine, artiste peintre divorcée de 69 ans, vit seule avec Radjah, son chien, auquel elle est très attachée ; Patrice, homme serviable de 47 ans, a repris, à la mort de son père, un être violent, la ferme familiale ; de Marion, on ne sait presque rien, si ce n’est qu’elle aime aller en boîte les vendredis soirs pour assouvir sa passion : le karaoké. Mais qui est-elle réellement ? Pourquoi est-elle venue vivre ici il y a dix ans ? Fuyait-elle quelque chose ou quelqu’un ?

Si Christine aime la compagnie d’Ida, qui le lui rend bien, il en est autrement pour Marion. Les deux femmes ne s’apprécient guère. Comme les Bergogne travaillent beaucoup, elle s’occupe souvent de la petite qui vient, entre autres, prendre le goûter chez elle après la classe.

Rien ne se passera comme prévu, surtout à partir du moment où Denis, Bègue et Christophe, débarquent sans crier gare chez les Bergogne. Qui sont ces types ? Que veulent-ils ? Est-ce eux qui écrivent des lettres de menaces à Christine ? La tension est palpable pour les personnages, mais pour nous aussi. Des secrets enfouis ressurgiront, la colère monte, la honte aussi. Certaines phrases sont reprises comme un leitmotiv, ce qui crée un effet hypnotique.

Marion acceptera-t-elle de parler pour que tout finisse avant que le pire ne se produise ? Mais que doit-elle confesser et à qui ? « Elle sait – comme lui [son mari] le sait –, que ce qu’il va entendre c’est tout ce qu’elle n’a jamais voulu lui dire, mais aussi que ce n’est pas ce qu’elle lui aurait dit, ou comment elle le lui aurait dit. »

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.


La pièce de théâtre de Larry Tremblay, Abraham Lincoln va au théâtre, avait été présentée à l’Espace Go au printemps 2008 dans une mise en scène allumée de Claude Poissant. Cette production très réussie du PÀP soulignait les 30 ans d’existence de la compagnie. Tout un anniversaire !

La talentueuse metteure en scène Catherine Vidal s’approprie la pièce 13 ans plus tard sous forme de laboratoire. Ne vous inquiétez pas : nous pourrons voir Abraham Lincoln va au théâtre dans sa version finale sur les planches du TNM au printemps 2023 mais, pour l’heure, elle est présentée en webdiffusion jusqu’au 28 avril.

Si vous avez une bonne mémoire, pour une rare fois, je vous suggère de la laisser en dormance. Pourquoi ? Il serait trop tentant de comparer la production de 2008 et ce laboratoire de 60 minutes.

Je vais en dire le moins possible pour garder l’effet de surprise, car il s’agit ici d’une pièce dans une pièce et, plus encore, de personnages dans des personnages. Olivia Palacci, fabuleuse dans son rôle de metteure en scène, donne ses directives à deux acteurs professionnels « prêts à tout pour vivre une expérience ».

Dans la pièce de Larry Tremblay, c’est le redoutable metteur en scène Marc Killman, craint par tous les gens de la profession, qui engage Christian Larochelle (Luc Bourgeois) et Léonard Brisbois (Mani Soleymanlou), tous deux irrésistibles, encore été étonnés d’avoir été choisis parmi la trentaine de comédiens qui ont passé l’audition. Ils devront rejouer la scène de l’assassinat d’Abraham Lincoln, mais « en empruntant les figures comiques de Laurel et Hardy ».

Au moment où apparaît sur scène la statue de cire d’Abraham Lincoln (Patrice Robitaille, méconnaissable, et Didier Lucien), 16e président des États-Unis, tué d’un coup de feu alors qu’il assistait à une pièce de théâtre à Washington le 14 avril 1865, le ton change et le propos prend une nouvelle tournure. Vous verrez !

Olivia Palacci (d’un naturel impressionnant) incarne la metteure en scène Catherine Vidal. Elle s’adresse régulièrement à la caméra, donc à nous, précisant que ce laboratoire a nécessité un mois de recherche. À divers moments, elle nous présente son équipe à commencer par son assistante et régisseure Alexandra Sutto, les concepteurs vidéo Antonin Gougeon et Thomas Payette, la scénographe Geneviève Lizotte, la conceptrice des costumes Julie Charland, aux maquillages et coiffures Justine Denoncourt-Bélanger, la conseillère en mouvement Mélanie Demers, l’éclairagiste Alexandre Pilon-Guay, et quelques autres. Cela nous permet de mieux comprendre le processus de création, ce qui m’intéresse tout particulièrement.

Même Larry Tremblay est mis à contribution puisque c’est lui qui fait le pitch. Il nous dit, entre autres, que « pour écrire ma pièce, j’ai a dû aborder ce que j’appelle la schizophrénie de l’Amérique, c’est-à-dire cette tension qui existe entre le Nordiste et le Sudiste, entre le Blanc et le Noir, entre le riche et le pauvre, le gros et le petit, le sadique et le masochiste, le tragique et le comique… » Que dire ? J’ai bien peur que cette Amérique ait peu changé depuis !

Cette production du TNM comporte de délicieuses trouvailles, tandis que la réalisation d’Éliot Laprise et de Catherine Vidal (qui porte également le chapeau de scénariste) est de belle facture.

En terminant, sachez que le texte de Larry Tremblay a été publié aux éditions Lansman en 2008.


Les Irrésistibles de Marie-Anne ont aussi leur page Facebook. Venez voir !

https://www.facebook.com/LesIrresistiblesDeMarieAnne

En vous rendant sur la chaîne YouTube à l’émission Les Irrésistibles de Marie-Anne, vous pourrez entendre, à chaque semaine, mes commentaires et critiques de théâtre ou d’arts visuels.

Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter