04 mar 2021

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

La beauté du roman de Michel Jean, Kukum (Libre Expression, 2019), prix littéraire France-Québec 2020, commence dès la page couverture. D’une grande tendresse pour son sujet, l’auteur fait œuvre de mémoire en donnant la parole à Almanda Siméon, son arrière-grand-mère innue décédée en 1977, à l’âge de 97 ans.

Avec sa plume qui coule comme un canot sur la rivière Péribonka, nous suivons le destin de cette famille de Pekuakami à laquelle je me suis beaucoup attachée, raconté par Michel Jean avec respect et délicatesse.

Kukum est l’histoire d’un amour plus grand que nature entre Almanda et Thomas Siméon et qui relate également le déracinement de leur communauté avec l’arrivée massive des Blancs sur leur territoire.

Une femme se raconte. Elle est vieille maintenant. Presque 100 ans. Elle se prénomme Almanda. Elle était encore adolescente lorsqu’elle a rencontré celui qui allait devenir son mari et le père de ses neuf enfants. Ils ne se sont plus jamais quittés.

Almanda habite le petit hameau de Saint-Prime, Thomas Siméon est un Innu de Pekuakami ; elle a 15 ans, il en a 18 ; il parle l’innu-aimun avec quelques notions de français – sa langue à elle ; il n’est jamais allé à l’école, Almanda est bonne élève mais, par manque de moyens, n’a pas eu la chance de poursuivre ses études ; orpheline, elle a été élevée par les Fortier, ceux qu’elle appelle « oncle » et « tante ».

Le clan Siméon compte de son côté, le père, Malek – né à Pessamit, sur la Côte-Nord –, un frère (Daniel, chasseur infatigable) et deux sœurs (Christine et Marie, inséparables) ; l’oncle d’Almanda cultive la terre près de la rivière à la Chasse, la famille de Thomas vit de ce que la chasse et la pêche leur offrent.

C’est donc précisément sur la rivière à la Chasse qu’Almanda a aperçu, pour la première fois, Thomas. Elle trayait les vaches, il était dans son canot et venait de chasser des outardes. Il lui dit que « de l’autre côté, il y a la rivière Péribonka et, en haut, un lac qui porte le même nom. Il y a des chutes infranchissables, les Passes-Dangereuses. C’est chez moi ».

Ils se revoient les jours suivants et très vite le mariage est conclu. Il se tient en toute simplicité à Pointe-Bleue (rebaptisé en 1985 Mashteuiatsh), petite communauté innue où la famille Siméon passe ses étés. « En choisissant la vie en territoire, j’avais choisi la liberté » de préciser Almanda, page 77.

Leur quotidien en est une de routine et de survie : monter la tente, faire et défaire le campement, chasser du gibier (caribou) et de plus petites bêtes (outarde, perdrix, martre, castor), fumer la viande, poser des collets, trapper, tanner les peaux qui seront vendues au magasin de la Baie d’Hudson, faire du portage, pêcher (doré, ouananiche), perler paniers et bijoux, fumer une pipe autour du feu en écoutant les légendes des anciens. « Avec le temps, j’ai compris que pour apprendre, il fallait regarder et écouter. Rien ne servait de demander » de dire Almanda.

Cette histoire d’un grand amour, de fraternité et d’entre-aide m’inspirait, me réjouissait jusqu’au moment où apparaissent les coupes à blanc et les barrages. Combien de gens ont alors été dépossédés de leur religion (les prêtres obligeant « les Innus à porter des patronymes français », ainsi Atuk devenu Siméon) et de leur langue (ils ne devaient parler que français) ; de leur forêt (arrivée de colons et de bûcherons, de scieries et d’usines de pâte à papier) ; de leur rivière (la drave ne permettant plus aux canots de passer, ils ne pouvaient plus partir à l’automne) ; de leurs enfants (le gouvernement obligeant les jeunes de six à quinze ans à aller au pensionnat catholique de Fort George à la Baie-James) – sans parler des agressions affligées par les Pères blancs aux filles et aux garçons… Mon bonheur de lecture a alors rapidement fait place à une très grande tristesse.

« Coupés du territoire, nous avons dû apprendre à vivre autrement. » Ainsi, d’une génération à l’autre, les Innus sont passés de nomades à sédentaires, ont dû trouver des emplois pour lesquels ils n’étaient pas familiers et, avec la construction du train, ils ont vu arriver de plus en plus de vacanciers. Tous ces changements (au nom du progrès ?) ont eu des conséquences désastreuses : alcool, drogue, violence et suicides ont fait des ravages difficilement quantifiables.

J’ai adoré Almanda Siméon, une femme de tête et de cœur. Jamais je ne l’oublierai et je suis certaine qu’il en sera de même pour vous si vous lisez Kukum.

Comment vous dire à quel point j’ai été touchée par ce récit biographique… À travers cette famille innue, c’est un pan de notre histoire qui est dévoilé et, si je n’avais qu’un souhait à formuler, c’est que Kukum se retrouve dans toutes les écoles du Québec.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.


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Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,


Marie-Anne



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