02 déc 2021

L’Aventure ambiguë

Kane, Cheikh Hamidou

L'Aventure ambiguë

Un classique de la littérature africaine. Critique du colonialisme ; problème à jamais insoluble de l’identité. Au pays des Diallobé, les temps ont bien changé. Des « étrangers venus d’au-delà des mers » ont imposé par la force militaire leur présence, leurs institutions, leur ordre. En une génération, la société s’est transformée, occidentalisée.

« L’école étrangère est la forme nouvelle de la guerre que nous font ceux qui sont venus ». Du coup, pour certains Diallobé, l’alternative se présente comme un « catch 22 » : ou ils refusent la nouvelle réalité, et alors se condamnent à disparaître, ou ils envoient eux aussi leurs enfants à l’école étrangère, afin que ceux-ci apprennent « à vaincre sans avoir raison », au risque de perdre leurs traditions, leurs valeurs, leur identité. Samba Diallo, le jeune protagoniste, suivra la voie du risque. Il est retiré de l’école coranique et soumis à l’enseignement des Blancs, ce qui le conduira jusqu’à Paris.

Dans ce roman, publié en 1961, année de l’indépendance du Sénégal, Cheikh Hamidou Kane propose une critique de la civilisation occidentale. Mais cette critique, curieusement, n’est pas d’abord politique, ne s’intéresse pas, par exemple, au racisme, aux problèmes des inégalités (les rapports entre Noirs et Blancs sont tout à fait cordiaux) ; elle centre plutôt la question identitaire autour de la survie spirituelle des Diallobé. L’auteur montre une conception rigide de l’identité, qui rejette aussi bien le matérialisme occidental que le paganisme préislamique (Roog Sène, les pangols), valorise la tradition, idéalise le passé.

Le monde à préserver est imaginé comme un espace anhistorique, un jardin d’Éden dont les habitants vivent dans un état de communion direct avec l’être : « Moi, dit-il, je n’ai pas encore tranché le cordon ombilical qui me fait un avec [la nature]. La suprême dignité à laquelle j’aspire, aujourd’hui encore, c’est d’être sa partie la plus sensible, la plus filiale. Je n’ose pas la combattre, étant elle-même. Jamais je n’ouvre le sein de la terre, cherchant ma nourriture, que préalablement je ne lui en demande pardon, en tremblant. Je n’abats point d’arbre, convoitant son corps, que je ne le supplie fraternellement. Je ne suis que le bout de l’être où bourgeonne la pensée ».

Entre un tel monde et la civilisation occidentale – avec son « parfait ajustement mécanique », avec sa science aux vérités superficielles (« une prolifération de la surface ») – l’incompatibilité ne peut qu’être entière. Aussi le métissage des valeurs s’accompagne-t-il, chez Samba Diallo, alors étudiant à Paris, d’un sentiment récurrent de « monstruosité ». À la fin, le lien identitaire avec la nature, avec Dieu, finit par se rompre ; Samba Diallo perd la foi et sera tué par le fou du village pour avoir refusé de prier.

Le message de l’auteur semble ambigu. D’un côté, les Diallobé se montrent préoccupés de leur survivance (« je crois que le temps est venu d’apprendre à nos fils à vivre »), mais de l’autre, conformément à l’enseignement coranique, la mort est valorisée, notamment celle du protagoniste, présentée comme la fin de ses « antagonismes » intérieurs, la « grande réconciliation », où celui-ci « rena[ît] à l’être » et à la vérité.

Ambiguïté aussi quant à la question de l’identité. Les Diallobé demeurent attachés à leur noblesse, alors que celle-ci, précisément, révèle « un fond de paganisme », en ce qu’elle « est l’exaltation de l’homme », c’est-à-dire le contraire de la foi qui est « avant tout humilité, sinon humiliation ». À l’inverse, les Occidentaux ne sont pas tous aussi matérialistes, comme l’illustre, par sa grande piété, le personnage du pasteur Martial.

D’une main, Kane construit son dualisme, de l’autre, discrètement, il le relativise, semble s’en distancier. L’écriture, elle aussi, est une aventure ambiguë.

Titre original : Ambiguous Adventure

Membre : S. de Montréal

Kane, Cheikh Hamidou. L’Aventure ambiguë, Éditions 10/18, 1961, 2002, 191 pages.



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