25 juin 2020

L’Arbre-monde

Powers, Richard

L'Arbre-monde

« Quand vous abattez un arbre, ce que vous en faites devrait être au moins aussi miraculeux que ce que vous avez abattu. »

Le livre raconte l’histoire de neuf individus rattachés d’une manière ou d’une autre à un arbre depuis leur enfance et qui, à leur façon, vont se retrouver dans la lutte contre la déforestation à outrance de la ressource arboricole sous l’excuse fallacieuse que pour un arbre abattu, l’industrie en replante des centaines.

Nicholas Hoel est un artiste. Héritier d’une longue lignée de fermiers dont l’aïeul, émigré irlandais, a planté, en arrivant en Iowa un châtaigner devenu arbre sentinelle, seul de son espèce à avoir survécu à la maladie qui les a tous décimés.

Mimi Ma est ingénieure céramiste et fille d’un immigrant chinois qui, à son arrivée en Amérique, a planté un mûrier.

Adam Appich est psychologue. Dans sa famille la tradition veut qu’un arbre soit planté à chaque naissance. Il est érable.

Ray Brickman est un avocat en propriété industrielle et en couple avec Dorothy Cazaly. Ils ont planté, à chacun de leur anniversaire, un arbre dans leur jardin. Au début, Ray ne croit pas qu’un arbre doive être doté d’un statut spécifique, mais à la fin, il arrive à penser que le combat écologique des activistes qui peuvent être condamnés à de lourdes peines de prison relève de la légitime défense.

Douglas Pavlicek est un vétéran de la guerre au Laos. Démobilisé, il prend la route et observe les effets de la déforestation (pour ceux qui ne l’ont pas fait, il faut voir L’Erreur boréale de Richard Desjardins – Douglas m’a fait repenser à ce film quand il prend conscience de l’hypocrisie cosmétique des coupes à blanc. Ce qui me désole, c’est que même si le film date de 1999, il est encore d’actualité). Donc, Douglas se met à planter des arbres (50000 pins Douglas) avant de prendre conscience que c’est un piètre remède à l’hécatombe.

Neelay Mehta est un génie informatique d’origine indienne. Son père est amoureux du pipal, le figuier des pagodes. À 13 ans, il tombe du haut d’un chêne vert et se brise le dos. Paralysé il développera des jeux vidéo qu’il met en ligne gratuitement. Très appréciés, ces jeux permettent d’inventer des mondes, de multiplier l’arborescence des possibles et de vivre des expériences communes entre joueurs sans contact avec le réel.

Olivia Vandergriff, étudiante (plutôt mauvaise) en actuariat, s’électrocute un soir et vit une expérience de mort imminente à la suite de laquelle sa vie est transformée.

Patricia Westeford est docteure en botanique. C’est son père, conseiller en agriculture, qui l’a formée. Elle est malentendante et parle difficilement, mais est d’une intelligence vibrante quand il s’agit des plantes. Elle se spécialise dans l’étude de l’érable à sucre et conclut que « le comportement biochimique des arbres individuels ne prend sens que si on les envisage comme les membres d’une communauté ».

« Elle est certaine, sans en avoir la moindre preuve, que les arbres sont des créatures sociables. Pour elle, c’est une évidence : des êtres immobiles qui poussent en communautés massives et mélangées ont forcément dû développer des moyens de se synchroniser. La nature connaît peu d’arbres solitaires. »

C’est ce concept qui est le centre du livre. Les arbres communiquent. Pas comme nous verbalement, mais en échangeant des signaux chimiques à travers l’air et le sous-sol : « L’environnement est vivant : c’est un réseau fluide et changeant de vies animées d’un but et interdépendantes. » Et, en cela, ne devrait-on pas accorder des droits à la nature ?

L’idée est assez récente (du moins en Occident). L’ONU, l’Union Européenne etc., devant les dégâts provoqués par l’homme en débattent aujourd’hui. Richard Powers, à travers le cheminement de Ray Brickman, nous livre les clés d’une réflexion que l’on devrait avoir publiquement en tant que société.

Dans ce livre construit de superbe manière – quatre chapitres : Racines, Tronc, Cimes et Graines – neuf vies qui convergent et se séparent, Richard Powers développe de manière romancée les thèmes de l’éthique environnementale, des écosystèmes en tant que biens communs inaliénables rendant des services au bénéfice des humains comme la production de l’oxygène, l’épuration naturelle des eaux, la biomasse, la pollinisation, etc. Il nous fait prendre conscience que la protection de la forêt dans le cadre d’une gestion durable est une question de survie pour l’humanité. Sans arbres, il n’y aura plus d’humains.

Et que dire de l’écriture ! Poétique, dense, ample mais fluide. Il nous embarque dans ce roman de 530 pages et ne nous perd pas une seule fois en route tant sa prose, pourtant à l’antithèse des écrivains à « succès », nous accroche. Et peut-être le secret de ce style, c’est que Richard Powers n’écrit pas. Non, il dicte… Pour lui « la voix détermine l’écriture ».

« Ces arbres immobiles migrent : des bouquets de trembles immortels battent en retraite devant les glaciers neufs, épais de trois kilomètres, puis les suivent vers le nord. La vie ne doit rien à la raison. Et le sens est une chose bien trop jeune pour pouvoir l’influencer. Tout le drame du monde se concentre sous terre, en chœurs symphoniques massifs que Patricia compte bien entendre un jour avant de mourir. »

Richard Powers est considéré comme l’un des écrivains les plus importants de ce siècle. Et ce livre, qui figurait sur la liste des finalistes du Man Booker Prize en 2018, en est une preuve. L’Arbre-monde a remporté le prix Pulitzer en 2019.

Titre original : The Overstory

Membre : Christine d’Outremont

Powers, Richard. L’Arbre-monde, Éditions du Cherche midi, 2018, 530 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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