26 juil 2018

Laëtitia, ou, La fin des hommes

Jablonka, Ivan

Laetitia Jablonka

D’abord, parlons de l’auteur que je ne connaissais pas. La quatrième de couverture le définit comme un historien-écrivain. Lui se définit dans le livre comme un historien-sociologue. Il est à mon humble avis un digne représentant de ce qu’on appelle l’École des annales, école d’historiens dont l’idée est de présenter une histoire globale, transdisciplinaire, qui prend en compte des faits de la société dans leur ensemble pour comprendre l’histoire. Elle s’oppose, si on peut le dire ainsi, à l’École méthodique, qui met surtout en relief des noms, des lieux, des dates et des documents. Ce livre est une démonstration absolument géniale de la qualité de la méthode pédagogique de l’École des annales.

J’ai fait une autre découverte, celle de l’histoire du prix Médicis, que je ne connaissais que de nom. J’ai réalisé en faisant mes recherches que je n’avais lu aucun de ces livres primés. De plus, j’ai constaté que je ne connaissais pas la grande majorité des écrivains sélectionnés (ce qui explique d’emblée la nécessité de ce prix littéraire). Tout au plus, j’avais lu d’autres œuvres de deux ou trois d’entre eux. Ce prix récompense des auteurs de roman, de nouvelles ou de récits qui débutent ou n’ont pas encore la notoriété correspondant à leur talent.

Maintenant Laëtitia. En janvier 2011 survient un fait divers qui bouleversera la France pendant plusieurs années. Laëtitia Perrais, 18 ans, a été enlevée et assassinée de façon immonde (on a découvert son corps démembré après plusieurs mois). On utilise souvent le qualificatif « inhumain » dans ces cas. C’est en fait faux, car il n’y a que des humains capables de faire cela.

Elle est assassinée par un multirécidiviste, Tony Meilhon. Ce fait divers dévoilera une série d’événements politiques et criminels. De la démagogie populiste des politiciens (particulièrement Sarkozy) à la découverte des horribles faits et crimes qui ont été commis à l’endroit de Laëtitia, tout au long de sa courte vie, et de sa sœur jumelle Jessica, tant par leurs parents que par leur famille d’accueil… tout cela laisse sans voix.

Comment une société peut-elle abandonner ses enfants comme cela ? Et soyez certain que tout près de vous des histoires similaires existent. Jablonka a décidé de redonner à Laëtitia sa dignité, afin qu’elle ne soit plus qu’un simple fait divers. Il a choisi de faire une enquête approfondie sur les faits et d’essayer de trouver les causes qui ont mené à ce terrible drame. Mais ce qu’il veut aussi nous faire réaliser, c’est qu’il faut être vigilant et ne pas jouer à l’autruche, que les signes de maltraitance sur nos enfants existent.

Ce qui est exceptionnel dans ce récit, c’est que l’auteur se fait un devoir de ne pas jouer la carte sensationnaliste, malgré toutes les possibilités inhérentes à l’histoire. Lentement, méticuleusement, à notre corps défendant même (on voudrait tant savoir plus rapidement ce qui arrive au monstre), il décortique, il explique, il nous fait comprendre toute la négligence de nos sociétés face à nos enfants et surtout toute la démagogie que certains utilisent à leurs fins personnelles.

Les dernières pages sur l’explication sociologique de la portée des faits divers sont géniales. Mais ce qui est plus que remarquable, c’est qu’il a réussi son principal défi, celui de redonner à Laëtitia sa dignité d’être humain. Elle est et restera avec moi longtemps et je vais travailler très fort à faire connaître Laëtitia Perrais. On lui doit bien cela !

Prix Médicis 2016.

Membre : Le hibou

Jablonka, Ivan. Laëtitia, ou, La fin des hommes, Éditions du Seuil, 2016, 383 pages.



Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter

Pour laisser un commentaire

*