30 jan 2020

La Revenue

Di Pietrantonio, Donatella

La Revenue

Pluie glaciale, neige, vents violents, grésil, verglas, bref un dimanche maussade. Confinée à l’intérieur, la lecture est mon refuge.

Au début, en lisant La Revenue, je n’ai guère trouvé de réconfort. En voulant échapper à la misère de l’hiver, me voilà plongée dans celle de cette famille pauvre d’une banlieue italienne. Maigre consolation d’une déprime saisonnière. C’est un monde rude, une lecture sombre, orageuse, une gifle d’un réalisme assourdissant. Une lecture éprouvante.

Mais l’inoubliable découverte de cette écrivaine m’a vite consolée ! Une écriture vibrante qui nous saisit par le cœur et nous maintient en état d’alerte. Une écriture bouleversante et délicate pour dépeindre un univers hostile, « gorgé de violence et de cruauté » (1). La partition à deux tonalités (2) de ce récit nous fait comprendre toute la solitude de cette jeune fille, l’étrangère parvenue de force dans un nouvel univers qui ne ressemble en rien à celui qu’elle a connu.

Je resterai marquée longtemps par cette adolescente déracinée qui, au lieu de chavirer dans la détresse, « s’ouvre au monde ». J’ai éprouvé une grande tristesse en lisant le récit du terrible sort dont est victime la narratrice, dont on ne connaît pas le nom, qui est parachutée dans une famille obligée. C’est une colère viscérale contre ceux qui lui font des méchancetés qui m’a habitée pendant la lecture. Les attaques qu’elle subit « impuissante et rageuse » et qui se font dans l’indifférence sournoise des parents m’ont profondément choquée.

De la colère ainsi qu’une profonde admiration pour celle qui, malgré l’acculturation qu’elle subit, devient la meilleure de sa classe. Certes, il y a cette colère au centre de la noirceur et de l’horreur de la vérité, mais il y a également la lumière de l’espoir.

Il y a Vincenzo de qui naît un moment de joie lorsqu’il emmène ses sœurs à la fête foraine :
« Je me suis envolée entre elle et Vincenzo : ils m’avaient placée au milieu pour me protéger de la peur. Au plus haut, on atteignait une sorte de bonheur, et les événements des derniers jours restaient cloués au sol, comme un brouillard pesant. Je passais au-dessus et pouvais les oublier un moment ».

Il y a Adriana, la petite sœur :
« Une sorte de fleur improbable qui avait poussé sur un petit amas de terre accroché au rocher. C’est elle qui m’a appris la résistance […] La complicité a été notre salut ».

Il y a les images de la mer, comme refuge :
« Afin de dormir un peu, je me remémorais la mer. La mer à plusieurs dizaines de mètres de la maison que j’avais considérée comme la mienne et où j’avais vécu depuis l’enfance jusqu’à quelques jours plus tôt… on entendait le vacarme des vagues, tout juste assourdi, et la nuit cela favorisait le sommeil, je me le rappelais dans le lit avec Adriana. »

Il y a les souvenirs émouvants d’une époque plus heureuse :
« Dans mon enfance, ma mère me le mettait [le bandeau] en effleurant mon visage de ses mains, après m’avoir coiffée. Assise chaque matin sur le bord de mon lit, et moi debout devant elle. J’aimais le bruit de la brosse sur ma tête, tout comme la vibration légère des picots de fer. »

Il y a, à notre plus grand étonnement, la fierté du père, ce grand absent, lorsque La Revenue touche l’argent du ministère de l’Éducation pour le concours national qu’elle a gagné, l’argent qu’elle doit conserver parce que, dira le père : « Y lui appartient, c’est avec son cerveau qu’elle l’a gagné. »

Il y a les (rares) gestes de sollicitude de la mère, avare de caresses, lorsque l’adolescente prend froid.

Et il y a la prophétie de la mémé Carmela, prophétie qui nous laisse entrevoir un avenir moins sombre pour la narratrice : « Mais c’te gosse-là, elle sera une réussite. »

Di Pietrantonio fait de nous les voyeurs de la vie intime d’une narratrice anonyme, « l’orpheline de deux mères vivantes ». Les témoins consternés par tant de cruauté, de désœuvrement, de violence silencieuse, de carence affective et de sa force édifiante ; des témoins troublés par le drame qui frappe Vincenzo et sa famille, par le profond désarroi de la mère, par la détresse et la rage qui habitent alors La Revenue. Un livre où nous cherchons notre souffle et un peu de répit dans la compassion et une issue plus heureuse pour les deux sœurs complices.

Dans ce roman, comme dans les autres en lice pour le 12e prix du Club des Irrésistibles 2020, on nous conduit sur le chemin de vie d’une héroïne forte et résiliente, courageuse et inspirante.

Une histoire qui n’est pas sans me laisser avec de douloureuses questions : Quel sort fait-on aux enfants ? Qui les protège contre la violence et l’abus ? Que faisons-nous pour les épargner de la misère et de la souffrance ?

1. Christian Desmeules, « La Revenue, une cruelle histoire de restitution », Le Devoir, 24 février 2018.

2. Le va-et-vient entre le dialecte de la famille, auquel la narratrice n’est pas familière, et son langage plus élégant, se fait sans trop de heurts (sauf l’utilisation agaçante d’expressions un peu franchouillardes de la traductrice).

Titre original : L’Arminuta

Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton

Di Pietrantonio, Donatella. La Revenue, Éditions du Seuil, 2017, 2018, 237 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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