12 mai 2022

Là où je me terre

Dawson, Caroline

Là où je me terre

J’ai aimé Là où je me terre, de Caroline Dawson, pour son écriture frontale, directe (« j’écrirais fort, violemment, sans fioritures »), portée par une colère assumée, lucide et un esprit critique honnête.

J’ai aimé Là où je me terre parce que la narratrice y montre une conscience aiguë des classes sociales et de la « violence symbolique » qui leur est inhérente. Conscience qui, de nos jours, ne semble plus guère portée par la gauche, investie davantage dans la défense des minorités. Dawson a le mérite de montrer qu’une lutte n’exclut pas l’autre.

La famille de la narratrice subit un double déclassement : en tant que famille immigrante ET en tant que famille pauvre. La colère part de là : voir sa mère s’humilier à « faire des ménages » chez des riches : « L’image de ma mère, à genoux, tête baissée à laver des bécosses, qui reçoit les ordres, même formulés poliment, d’un enfant ; je me rangerai toujours du côté des humiliées. C’est là où je me terre ».

J’ai aimé cette « autofiction » parce qu’elle nous fait voir le revers de la médaille. L’intégration de la narratrice, arrivée au Québec à l’âge de sept ans, est une réussite. Elle nous le prouve en multipliant les québécismes et les références à la culture québécoise, notamment dans les titres des quarante courts chapitres (1). Mais cette intégration a un prix. Qu’est-ce que s’intégrer ? C’est, nous dit Dawson, renoncer à soi, à son passé, à ses habitudes, à ses attitudes, ses goûts alimentaires, sa langue… C’est se conformer à ce que le milieu social attend de soi afin d’être accepté, afin d’EXISTER dans le regard des autres. C’est jouer un personnage qui n’est pas le sien, en veillant à ne pas faire de faux pas : « Sur le qui-vive, j’ai passé mes journées à perfectionner mon numéro, à peaufiner mon personnage. Je continuais mon manège même quand je n’étais pas observée, même dans l’obscurité. Ma prestation était irréprochable. À la nuit tombante, j’étais exténuée. »

S’intégrer, c’est donc se trahir et trahir ses parents, se distancier d’eux : « Mon intégration d’enfant immigrante a passé par la honte de ce que j’étais, le rejet de ce qui me constituait et une série de petites trahisons envers moi-même et mes parents ».

Finalement, c’est par l’écriture que la narratrice va atteindre son but, en racontant son histoire pour « restaurer une partie de la petite Caroline pâlie ». Mais le projet a un statut ambigu, puisqu’aussi bien il signale la rupture culturelle avec la mère et le monde qu’elle incarne. Elle se déculpabilise toutefois en songeant qu’elle a « produit [l]a fierté » de sa mère, « parce que la trahison que l’ascension suppose était non seulement attendue [par sa mère], mais espérée ». Ce thème de la rupture intergénérationnelle, soit dit en passant, tel qu’il est abordé ici, m’a fait penser aux récits d’Annie Ernaux, La Place et La Honte.

Là où je me terre est considéré comme une autofiction, c’est-à-dire un récit au « je » qui nous invite à identifier la narratrice à l’autrice, avec, à la toute fin, un ajout métacritique où sont posées les limites de la remémoration. J’aurai toujours mes réserves quant à ce procédé un peu forcé, même si, chez Dawson, l’ajout est bien intégré au reste du récit, et, somme toute, plus convaincant que chez Alexie Morin (Ouvrir son coeur), par exemple.

J’ai aimé Là où je me terre, enfin, pour les quelques excellents passages qu’il nous offre, notamment sur L’Avalé des avalées, roman dont la découverte a constitué un moment-clé dans l’évolution de la narratrice. La fin toutefois me semble un peu précipitée : les trois premiers quarts du récit racontent sept ans d’existence et le dernier quart, plus de vingt ans…

1. « Passe-Partout », « Cité libre », « La liberté n’est pas une marque de yogourt », « Mangeux de marde », « Dors Caroline », « Opération beurre de peanut », « Sky’s the limit », « La grande noirceur », « La femme qui plantait des arbres », « Cité RockDétente », « Québec Loisirs », « Savez-vous planter des choux ? », « Madame Brossard de Brossard », « Le temps des bouffons », « La Révolution tranquille »…

Membre : S. de Montréal

Dawson, Caroline. Là où je me terre, Éditions du Remue-ménage, 2020, 206 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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