24 août 2017

La femme qui fuit

Barbeau-Lavalette, Anaïs

La femme qui fui Barbeau

J’ai lu d’un seul élan, en un jour, La femme qui fuit. Je sais que ce livre a été bien apprécié, ce sur quoi je suis bien d’accord pour ce qui est de la façon dont il a été écrit, mais je diffère d’opinion pour ce qui est du rôle d’innovatrice des conventions sociales et de grande artiste méconnue qui aurait été le fait de celle « qui fuit ». En vertu de quoi on pourrait en quelque sorte excuser celle-ci, et même pourquoi pas l’admirer d’avoir laissé à d’autres le souci « inintéressant » de prendre soin de ses enfants.

Cet ouvrage ne fera pourtant état que de très rares productions artistiques de la part de Suzanne, l’héroïne du livre, après son départ de la maison. En fait, presque uniquement une toile produite à New York en ayant recours au matériel de Riopelle et de Jackson Pollock. Peu d’oeuvres, mais une vie menée intensément, dont les agissements et la non-préoccupation des autres révèlent une personne à l’évidence très narcissique, comme lorsque après que sa fille lui demande pourquoi elle l’a abandonnée, elle lui téléphone immédiatement pour lui dire de ne jamais revenir la visiter. Trop grande seigneuresse pour daigner jamais retourner en plus de vingt ans voir sa mère et sa famille. Ce qui ne l’empêchera pourtant pas de relancer ses deux soeurs célibataires, à qui elle imposera le soin d’élever sa fille, tenant pour acquis que cela lui est dû.

Une héroïne qui se révèle être par ailleurs sexuellement obsédée. Obsession qui me semble être la réponse évidente au « pourquoi m’as-tu abandonnée » que lui adresse sa fille, la femme qui fuit étant partie en Gaspésie avec son amant, en le trompant de plus allégrement là-bas, tout juste après avoir laissé ses enfants et une vie où on comprend qu’il y aurait moins de parties de jambes en l’air. Une obsession telle que plus tard, lorsque son fils en grand besoin psychologique de voir sa mère voudra la rencontrer, elle ne trouvera pas même le temps de le voir une seule fois, trop prise par les soins qu’elle donnait à un jeune homme du même âge que son fils, mais avec lequel elle avait le bénéfice de vivre une vie sexuelle intense.

Quant à cette image obscure du personnage qui est bien mise en évidence dans le livre, il y aura aussi tout l’aura d’avoir été proche des signataires du Refus global, qui ferait tout excuser du comportement de la femme qui fuit… Sans cette proximité avec le groupe des artistes du Refus global, à quel idéal, à quelle excuse auraient pu se rattacher sa fille et sa petite-fille pour s’expliquer cette fuite parentale ? Et c’est ici que la magie de l’écriture du livre entre en jeu et réussit à faire de nous des lecteurs gagnés à la reconstruction de l’histoire de la femme qui fuit. Pour nous amener finalement à accepter le sens que celle-ci a donné à sa vie.

Et si on est sensible à la blessure vécue par sa fille (sans parler du fils devenu psychotique), peut-on considérer que la femme qui fuit n’avait pas à se justifier auprès de sa fille et de sa petite-fille ? Lesquelles, blessées, n’en retiendront pas moins un regard admiratif pour celle qui aurait été une grande artiste méconnue, une égérie des signataires du Refus global. Et finalement, à l’évidence, derrière les réussites artistiques de sa fille et de sa petite-fille, cette dernière signataire de ce livre, il y a une troublante admiration mal contenue pour la femme qui fuit.

Membre : Jean-Marc

Barbeau-Lavalette, Anaïs. La femme qui fuit, Éditions Marchand de feuilles, 2015, 378 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.



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