09 sept 2021

Apeirogon

McCann, Colum

Apeirogon

Dans ce livre, le nom de deux fillettes tuées par l’ennemi évoque un monde serein : Smadar, 13 ans, « l’éclosion de la fleur » du Cantique des Cantiques, et Abir, 10 ans, de l’arabe ancien, « le parfum ». Mais ces noms ne sont qu’illusion, leur univers est loin d’être serein. Il baigne dans le sang et la violence du conflit israélo-palestinien.

Leurs pères, éplorés, un Israélien et un Palestinien, se servirent « de leur chagrin comme une arme » non pas au profit de la vengeance ; ils mettent plutôt l’énergie de la souffrance au service d’une noble cause, la quête de la paix, pour sauver des vies. « Ils créent l’association “Combattants for Peace” et parcourent le globe en racontant leur histoire pour susciter le dialogue. »

Dans l’entrevue qu’il accordait à Paris Match en septembre 2020, Colum McCann disait : « Si j’ai souvent écrit sur la violence, c’est parce que je suis fasciné par les faiseurs de paix. » Ce livre est une ode à la paix, une dénonciation de l’absurdité de la guerre. Un « hommage aux héros du quotidien » que sont les deux pères Bassam et Rami. Un quotidien tragique et apocalyptique.

J’ai été terriblement troublée par ce récit dramatique inspiré de personnages et de faits réels, où s’illustrent autant la stupidité de la violence que la noblesse possible de l’humanité.

Le style d’écriture en soi est déroutant. « Un livre étrange, hybride qui surprend d’emblée. » Une écriture en mosaïque dans laquelle des images en pointillés nous conduisent on ne sait trop où dans le temps et dans l’espace, voyageant en zone occupée et en zone neutre d’Israël et de la Palestine, encerclées par des frontières gardées par des militaires de l’une ou l’autre faction.

Le récit est fait de 1001 entrées qui proposent « une œuvre inclassable, car son récit s’apparente à un roman, à un traité de philosophe, à un journal où l’on consigne ses pensées profondes, à un condensé de géographie, d’histoire et de culture générale. Il nous raconte mille et une histoires. Il nous pousse à faire fi de nos idées reçues et d’embrasser l’histoire de deux hommes que tout oppose et qui se retrouveront liés à la vie à la mort par la noirceur de leurs histoires ». (1)

Les portraits, les paysages, les courts récits d’Apeirogon ont en commun la désolation, la peur, l’angoisse et le courage des populations prises en otages, quel que soit le côté des frontières où habitent autant les occupés que les occupants. La structure complexe du récit traduit à elle seule la complexité de la réalité « multifacettes du conflit israélo-palestinien ».

Voici une lecture exigeante. Pour apprécier ce récit éclaté qui a suscité tant d’éloges, il faut accepter de ne pas trop rationaliser, mais qu’on nous prenne par la main et nous fasse vivre tant d’émotions : de la tristesse à l’indignation jusqu’à l’espérance d’un avenir meilleur.

Pour avoir accepté de vous laisser émouvoir par un livre exceptionnel d’une structure qui semble décousue, mais qui porte en elle-même tout le sens de la vie, vous serez récompensés. Vous grandirez sûrement en compassion et en empathie envers les êtres souffrants.

Je suis bouleversée par la guerre en Afghanistan et je l’ai été autant à la lecture de ce livre qui m’a fait voir les horreurs des conflits meurtriers par les yeux de ceux qui en subissent les contrecoups. Ce livre a suscité chez moi une profonde réflexion sur l’inégalité de nos conditions de vie et sur la responsabilité que nous avons tous de valoriser la paix et d’agir en conséquence, en exerçant les droits que nous confère la démocratie, notamment en votant pour des élus qui agiront avec courage et détermination afin de venir en aide aux populations sinistrées.

1. Commentaire sur Babelio, 8 juillet 2021.

Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton

McCann, Colum. Apeirogon, Éditions Belfond, 2020, 509 pages.



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