04/03

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

La beauté du roman de Michel Jean, Kukum (Libre Expression, 2019), prix littéraire France-Québec 2020, commence dès la page couverture. D'une grande tendresse pour son sujet, l’auteur fait œuvre de mémoire en donnant la parole à Almanda Siméon, son arrière-grand-mère innue décédée en 1977, à l’âge de 97 ans.

Avec sa plume qui coule comme un canot sur la rivière Péribonka, nous suivons le destin de cette famille de Pekuakami à laquelle je me suis beaucoup attachée, raconté par Michel Jean avec respect et délicatesse.

Kukum est l’histoire d’un amour plus grand que nature entre Almanda et Thomas Siméon et qui relate également le déracinement de leur communauté avec l’arrivée massive des Blancs sur leur territoire.

Une femme se raconte. Elle est veille maintenant. Presque 100 ans. Elle se prénomme Almanda. Elle était encore adolescente lorsqu’elle a rencontré celui qui allait devenir son mari et le père de ses neuf enfants. Ils ne se sont plus jamais quittés.

Almanda habite le petit hameau de Saint-Prime, Thomas Siméon est un Innu de Pekuakami ; elle a 15 ans, il en a 18 ; il parle l’innu-aimun avec quelques notions de français – sa langue à elle ; il n’est jamais allé à l’école, Almanda est bonne élève mais, par manque de moyens, n’a pas eu la chance de poursuivre ses études ; orpheline, elle a été élevée par les Fortier, ceux qu’elle appelle « oncle » et « tante ».

Le clan Siméon compte de son côté, le père, Malek – né à Pessamit, sur la Côte-Nord –, un frère (Daniel, chasseur infatigable) et deux sœurs (Christine et Marie, inséparables) ; l’oncle d’Almanda cultive la terre près de la rivière à la Chasse, la famille de Thomas vit de ce que la chasse et la pêche leur offrent.

C’est donc précisément sur la rivière à la Chasse qu’Almanda a aperçu, pour la première fois, Thomas. Elle trayait les vaches, il était dans son canot et venait de chasser des outardes. Il lui dit que « de l’autre côté, il y a la rivière Péribonka et, en haut, un lac qui porte le même nom. Il y a des chutes infranchissables, les Passes-Dangereuses. C’est chez moi ».

Ils se revoient les jours suivants et très vite le mariage est conclu. Il se tient en toute simplicité à Pointe-Bleue (rebaptisé en 1985 Mashteuiatsh), petite communauté innue où la famille Siméon passe ses étés. « En choisissant la vie en territoire, j’avais choisi la liberté » de préciser Almanda, page 77.

Leur quotidien en est une de routine et de survie : monter la tente, faire et défaire le campement, chasser du gibier (caribou) et de plus petites bêtes (outarde, perdrix, martre, castor), fumer la viande, poser des collets, trapper, tanner les peaux qui seront vendues au magasin de la Baie d’Hudson, faire du portage, pêcher (doré, ouananiche), perler paniers et bijoux, fumer une pipe autour du feu en écoutant les légendes des anciens. « Avec le temps, j’ai compris que pour apprendre, il fallait regarder et écouter. Rien ne servait de demander » de dire Almanda.

Cette histoire d’un grand amour, de fraternité et d’entre-aide m’inspirait, me réjouissait jusqu’au moment où apparaissent les coupes à blanc et les barrages. Combien de gens ont alors été dépossédés de leur religion (les prêtres obligeant « les Innus à porter des patronymes français », ainsi Atuk devenu Siméon) et de leur langue (ils ne devaient parler que français) ; de leur forêt (arrivée de colons et de bûcherons, de scieries et d’usines de pâte à papier) ; de leur rivière (la drave ne permettant plus aux canots de passer, ils ne pouvaient plus partir à l’automne) ; de leurs enfants (le gouvernement obligeant les jeunes de six à quinze ans à aller au pensionnat catholique de Fort George à la Baie-James) – sans parler des agressions affligées par les Pères blancs aux filles et aux garçons... Mon bonheur de lecture a alors rapidement fait place à une très grande tristesse.

« Coupés du territoire, nous avons dû apprendre à vivre autrement. » Ainsi, d’une génération à l’autre, les Innus sont passés de nomades à sédentaires, ont dû trouver des emplois pour lesquels ils n’étaient pas familiers et, avec la construction du train, ils ont vu arriver de plus en plus de vacanciers. Tous ces changements (au nom du progrès ?) ont eu des conséquences désastreuses : alcool, drogue, violence et suicides ont fait des ravages difficilement quantifiables.

J’ai adoré Almanda Siméon, une femme de tête et de cœur. Jamais je ne l’oublierai et je suis certaine qu’il en sera de même pour vous si vous lisez Kukum.

Comment vous dire à quel point j’ai été touchée par ce récit biographique… À travers cette famille innue, c’est un pan de notre histoire qui est dévoilé et, si je n’avais qu’un souhait à formuler, c’est que Kukum se retrouve dans toutes les écoles du Québec.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.


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En vous rendant sur la chaîne YouTube à l’émission Les Irrésistibles de Marie-Anne, vous pourrez entendre, à chaque semaine, mes commentaires et critiques de théâtre ou d’arts visuels.

Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,

Marie-Anne


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À train perdu

Saucier, Jocelyne

À train perdu Saucier

L’histoire se passe dans le nord-est de l’Ontario et le nord-ouest du Québec. Territoires chers à notre auteure. Les déplacements en train rythment la vie des gens habitant les hameaux, les bourgades, les villages situés aux abords du chemin de fer.

Et voilà qu’on ajoute à notre curiosité en racontant l’histoire des « school trains ». Ces wagons-écoles, qui s’arrêtaient à chaque vingt km et qui restaient sur place plus ou moins une semaine, avaient la fonction de faire l’école aux enfants des immigrants travaillant souvent pour le chemin de fer, des cheminots, des mineurs, des autochtones, des garde-forestiers. Dans ces trains, on offrait même l’école aux adultes.

À l’heure de l’école en ligne, on peut faire le constat d’une adaptation selon l’environnement dans lequel on vit.

Cette enquête, c’est le ton du roman, foisonne de personnages liés par la communauté, par la famille et par le travail.

Jocelyne Saucier reprend ici les thèmes de l’amitié, de la vieillesse, de la mort, de la transmission et de la quête de vie.

Il y a du souffle de liberté à tout âge. Il y a une obsession de la mort qui transcende. Il y a une transmission de l’amour des autres et des trains. Touk-e-touk ! Bonne lecture !

Membre : Johanne de Rosemont Saucier, Jocelyne. À train perdu, XYZ éditeur, collection Romanichels, 2020, 255 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

Cyrano

Le Thanh, Taï-Marc

Cyrano Le Thanh

Je trouve que les enfants sont bien chanceux (notamment en matière de lecture, bien sûr). La littérature jeunesse recèle des trésors dont je me nourris avidement. Je ne les achète pas pour les offrir ou les lire à nos petits-enfants. Je le fais pour moi, sans aucune gêne, égoïstement, pour me plonger dans des instants de bonheur. Oui, même à mon âge avancé (après tout, je serai bientôt dans les personnes priorisées pour le vaccin Covid).

J’ai donc ouvert ce grand livre (qui fait tout de même 24 x 36 centimètres) non sans penser à celui de Fanfreluche qui mettait tant de magie dans mes fins d’après-midi de petite fille.

J’ai d’abord été attirée par ce livre pour les illustrations de Rébecca Dautremer dont j’ai présenté ici plusieurs albums. Si j’y ai retrouvé les dessins de cette grande artiste avec plaisir, c’est le talent de conteur de Taï-Marc Le Thanh qui m’a surtout séduite. Résumer, ou plutôt adapter l’œuvre grandiose d’Edmond Rostand pour les enfants est un véritable défi. J’étais sceptique en ouvrant ce livre ; après tout, j’avais été ébahie par les performances de l’honorable Albert Millaire et de l’admirable Guy Nadon, sans parler de mon émerveillement né de tant de relectures de cette sublime pièce.

L’auteur a pris ce risque et a réussi avec brio à traduire le sens de l’œuvre, la douleur d’un amour qui ne trouve pas d’écho et la souffrance d’un être qu’on dit laid. C’est tout un exploit que de présenter une œuvre dramatique, d’en respecter la trame tout en semant des clins d’œil espiègles. Je mets quiconque au défi de ne pas éclater de rire en lisant les notes de bas de page où l’auteur s’amuse à proposer des définitions d’une grande drôlerie.

Par exemple : « Un quiproquo est la rencontre entre plusieurs personnes qui proquent. Proquer signifie s’enlémer les cinpeaux. » Mots tordus, ou inventions sans queue ni tête qui nous invitent à chercher la définition du mot, dans un véritable labyrinthe lexicologique. C’est sans parler de ses descriptions des mœurs de l’époque « où les gens se déplaçaient à cheval et l’on se battait à l’épée. Les filles étaient jolies, mais ne se lavaient presque jamais. Les garçons ne souriaient pas, car à vingt ans, ils n’avaient déjà presque plus de dents ».

Quant aux illustrations, elles sont splendides, délicates, tout en nuances, à la manière habituelle de Rébecca Dautremer. Elle réussit même à rendre Cyrano presque beau en lui dessinant de jolies décorations sur son nez, qu’il a immense. Roxanne, sous ses traits orientaux, est toute gracieuse dans sa robe d’un rouge vermillon éclatant. On retrouve avec admiration les paysages et les décors un peu brumeux de cette talentueuse illustratrice. Je vous souhaite cet instant de bonheur.

Cyrano raconté par Taï-Marc Le Thanh, illustré par Rébecca Dautremer, d’après la pièce Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton Le Thanh, Taï-Marc. Cyrano, Éditions Gautier-Languereau, 2005, 33 pages.

Dévisagée

Stewart, Erin

Dévisagée

De bonnes et de moins bonnes choses dans Dévisagée qui traite de deuil, mais surtout de résilience. Ava est par moments touchante, mais à d'autres, agaçante. Comme c’est une ado, on peut lui pardonner son égoïsme, sa futilité. Piper, quant à elle, censée être un personnage un peu faire-valoir, est étonnante et vole pour moi la vedette à Ava.

Le plus grand mérite de ce roman, c'est qu'on ne peut pas s'empêcher de réfléchir à ce que serait notre vie si un drame aussi destructeur venait à nous frapper. J'ai surtout pensé à tous ceux qui, tous les jours, se battent pour continuer à vivre malgré leurs cicatrices, visibles ou pas.

J'ai trouvé la fin plutôt factice avec ce happy end moyennement convaincant. Dévisagée est récit agréable, mais certains passages auraient pu être plus approfondis.

Titre original : Scars Like Wings Membre : France Cette suggestion est proposée par un lecteur du Pays de Romans – France, membre du club de lecture Troquez vos Irrésistibles et partenaire du Club Les Irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Stewart, Erin. Dévisagée, Éditions Gallimard jeunesse, 2020, 455 pages.

Le Rêve de l'okapi

Leky, Mariana

Le Rêve de l'opaki

C’est un roman original et charmant. Il comporte cette citation en exergue : « Peu importe combien pèse le rocher / Seule importe la raison pour laquelle on le soulève. » On pourrait croire à une maxime bouddhiste, pourtant ce serait de « Hugo Girard, l’homme le plus fort du monde, 2003 ».

Comment diable une auteure allemande a-t-elle pu trouver cette citation ? Mais on en comprend le sens quand un des personnages importants de ce roman, le jeune Martin, obsédé par l’haltérophile, veut devenir l’homme le plus fort du monde. Quand il énonce cet objectif, il a 10 ans, c’est l’ami, le compagnon, le confident de Luise, la narratrice du récit.

Nous sommes dans un tout petit village allemand où tous se connaissent et se côtoient. Il arrive que Selma, la grand-mère de Luise, fasse un rêve très étrange dans lequel apparaît un okapi (mammifère africain comportant des traits du zèbre et de la girafe). Alors quelqu’un meurt dans le village… Lorsque les gens apprennent qu’elle a fait ce rêve, se déclenchent divers comportements des plus particuliers.

Dans la première partie, quelqu’un de très cher à Luise meurt. Dans la seconde partie, on la retrouve alors qu’elle a 22 ans et fait la rencontre déterminante de Frederik, un jeune moine bouddhiste.

Mariana Leky entoure Luise de personnages des plus colorés : l’opticien du village amoureux depuis toujours de Selma, mais incapable de le lui dire, le père de Luise, un médecin qui décide de parcourir le vaste monde, son psychanalyste, le docteur Maschke, Elsbeth, la belle-sœur de Selma, dont les superstitions envahissent le village.

Il y a aussi Palm, le père de Martin, une brute détestable que les événements vont transformer, le libraire Rodder et Marlies, une femme triste et désagréable qui vit seule dans la maison de sa tante de 92 ans qui s’est suicidée dans la cuisine. Dans cet univers bigarré règnent pourtant une solidarité et une convivialité réjouissantes.

L’écriture de Leky est très vivante, elle construit son récit avec des retours en arrière et des anticipations bien calibrés et surtout, elle a le don de formuler les choses avec une ingénuité touchante, avec des scènes parfois comiques où la fantaisie de certaines est balancée par des épisodes très réalistes. J’aimerais bien revenir dans cet univers, la fin permet peut-être de l’espérer…

Traduit de l’allemand par Céline Maurice. Titre original : Was man von hier aus sehen kann Lu en version numérique. Membre : LaSalle Leky, Mariana. Le Rêve de l'okapi, Éditions Jean-Claude Lattès, 2017, 2019, 363 pages.

Les Fleurs de l'ombre

Rosnay, Tatiana de

Les Fleurs de l'ombre

Nous sommes en 2034. Clarissa vient de quitter François, son deuxième mari, pour des raisons que l’on découvrira à la fin du roman. Elle se réfugie dans un appartement luxueux et ultra moderne à Paris avec vue imprenable sur les quartiers démolis à la suite de l’attentat perpétré par des drones.

Clarissa espère, dans cet espace privilégié et protégé, pouvoir écrire un nouveau livre. Pourtant, face à un univers extérieur inquiétant, sa résidence, réservée aux artistes (la CASA), ne s’avère pas un havre de paix. Elle se sent observée, prisonnière et sous la coupe d’une assistante virtuelle envahissante qu’elle a baptisée Mrs Dalloway et qui, peu à peu, amoindrit sa liberté individuelle.

Les Fleurs de l'ombre est un roman d’anticipation qui nous entraîne dans un futur angoissant où l’intelligence artificielle régente le quotidien et au-delà.

J’ai apprécié les réflexions concernant le travail d’écriture et les nombreuses références littéraires qui hantent ce livre, notamment Virginia Woolf et Romain Gary. Nous retrouvons aussi le thème de prédilection de l’auteure, à savoir l’empreinte des lieux sur les individus.

Membre : France Cette suggestion est proposée par un lecteur du Pays de Romans – France, membre du club de lecture Troquez vos Irrésistibles et partenaire du Club Les Irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Rosnay, Tatiana de. Les Fleurs de l'ombre, Éditions Lizzie, 2020, 329 pages.

Monsieur

Toussaint, Jean-Philippe

Monsieur

Monsieur – jamais nommé – est directeur commercial de Fiat-France. Un emploi très bien rémunéré, à seulement vingt-neuf ans. Pourtant, il ne s'y intéresse guère, se contentant de faire le minimum. Il faut dire que Monsieur ne semble pas très engagé dans la vie concrète de ses compatriotes. Il se mêle, certes, à eux (pratique du football, week-end à la maison de campagne de Mme Pons-Romanov), mais en gardant une certaine distance, comme en retrait. Par prudence, car Monsieur apparaît peu apte à la sociabilité.

En dehors du cadre formel des relations de travail, il n'a aucun sens des conventions sociales, ne parlant, par exemple, que lorsqu'il a quelque chose à dire, ou alors tenant un propos incongru, à caractère scientifique, domaine où il se sent plus à l'aise. Au restaurant avec Anna Bruckhardt, il ne sait si c'est lui qui l'invite, son côté cérébral lui suggérant finalement « de diviser l’addition en quatre et de payer lui-même trois parts (c’est le plus simple, dit-il, d’une assez grande élégance mathématique en tout cas) ».

Prudence dans ses rapports sociaux, aussi, dans la mesure où il « ne [sait] rien refuser », et se retrouve fréquemment à devoir fuir les amabilités intéressées, à commencer par celles de Kaltz qui lui fait recopier les feuillets d'un ouvrage sur la minéralogie.

Monsieur se trouve tout aussi démuni face à la nécessité de se trouver par lui-même un logement. Il habitait avec son frère (marié, deux enfants) lorsque les circonstances l'amènent à demeurer chez les parents de sa fiancée (d'âge mineur !)... Mais ceux-ci finiront par lui trouver un appartement, sans quoi Monsieur aurait continué à vivre sous leur toit, malgré la rupture, et malgré la présence de Jean-Marc, la nouvelle fréquentation de leur fille.

Dans son nouvel appartement, Monsieur ne s'installe pas ; il n'a rien déballé, il dort, s'assoit et reçoit sur un transatlantique. Mais Kaltz ne lui laisse pas de repos, si bien que, pour le fuir, il trouve, grâce à sa supérieure hiérarchique, une chambre chez les Leguen... dont le fils a justement des difficultés scolaires. Retour immédiat à son appartement ! Pour échapper à Kaltz, il se réfugie finalement sur les toits environnants, où il peut regarder le ciel, et connaître enfin l'« ataraxie ».

La vie de Monsieur se déroule ainsi selon deux axes. Le premier, horizontal, regroupe les activités sociales, l'ici-bas et ses vicissitudes : échanges quotidiens, demandes venant de toutes parts, jusqu'à l'agression, lorsqu'il se fait bousculer en attendant l'autobus. Deux expressions récurrentes résument le caractère contrariant de cet axe : « Les gens, tout de même » et « Monsieur n'aime pas tellement » (« les hôpitaux », « le téléphone », « qu'on le contredise »).

Le second axe, vertical, regroupe son bureau au seizième étage de la tour Léonard-de-Vinci, ses promenades sur les toits, l'observation du ciel nocturne. C'est l'axe du bonheur stoïcien, de l'« ataraxie », de la communion avec « la mémoire de l’univers, jusqu’au rayonnement du fond du ciel ». C'est aussi l'axe de l'amour, la soirée avec Anna Bruckhardt, soulignée par un blackout qui redonne à la ville un « ciel intact », où « rien ne venait plus altérer la nuit ». Et Monsieur, si cérébral, si réfléchi, si peu engagé dans la vie, reçoit enfin le baiser qu'il se désespérait de ne pouvoir donner. Du coup, retournement en clin d'oeil : « La vie, pour Monsieur, un jeu d’enfant. »

Toussaint nous séduit par son écriture soignée, son art de l'ellipse narrative, son humour, son ironie. Son goût pour les situations incongrues nous donne des personnages aux comportements décalés, à la limite de l'absurde. Une impression d'anomie se dégage du portrait qui est fait de la société, où chacun, en sa solitude, poursuivant ses fins propres – et triviales – se heurte aux autres, qui lui sont indifférents. Mais rien d'appuyé, ici ; Monsieur est un court roman formaliste, qui refuse l'événement, la causalité, la hiérarchisation, misant plutôt sur des effets rythmiques, narratifs ; la tonalité se veut légère, résolument humoristique.

Membre : S. de Montréal Toussaint, Jean-Philippe. Monsieur, Éditions de Minuit, 1986, 120 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

Monsieur le Président

Pouliot, Danielle

Monsieur le Président

Ce roman témoigne de la dureté du monde du travail lorsque l’unique objectif du propriétaire est d’accroître les profits.

Monsieur le Président met en scène des employés totalement dévoués au succès d’une petite entreprise – qu’ils confondent d’ailleurs avec une famille – qui fabrique des machines à café. Leur univers éclate lorsqu’au décès du fondateur, l’entreprise passe aux mains d’un homme cupide qui n’a d’intérêt que la ligne des profits.

Danielle Pouliot a une très belle plume, le sujet est d’actualité et il est difficile de mettre de côté le livre avant la fin, une fin d’ailleurs assez surprenante !

Membre : Bruno de Québec Pouliot, Danielle. Monsieur le Président, Éditions Sémaphore, 2020, 147 pages.

N'essuie jamais de larmes sans gants

Gardell, Jonas

N'essuie jamais de larmes sans gants

Réunis en trois parties dans l’édition traduite du suédois, l’amour, la maladie, la mort, ce livre qui suit le parcours de Rasmus, Benjamin, Paul et d’autres homosexuels en Suède dans les années 80 avec l’apparition du sida m’a bouleversée.

Ces hommes de différentes générations et milieux, quittant leur village ou leur milieu de vie, ont décidé d’être eux-mêmes, de ne pas se cacher, en se recréant une famille de cœur, et d’affronter la maladie avec la peur de ce mal encore méconnu qu’est le sida dans les années 80. Tout ceci présenté dans un écrin avec de beaux passages poétiques, historiques et de superbes descriptions de la nature suédoise.

Titre original : Torka aldrig tårar utan handskar Membre : Christine de Laval Gardell, Jonas. N'essuie jamais de larmes sans gants, Éditions Alto, 2012, 2018, 827 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

Soie

Baricco, Alessandro

Soie album

Vendredi. Dernière chance de recevoir cette semaine le livre que j’ai commandé. Je guette l’arrivée du facteur. Nous avons une entente lui et moi : il m’apporte mes colis dans la maison et je n’aurai pas à me rendre au bureau de poste du village à condition que la porte soit déverrouillée et que je m’éloigne pour ne pas être en contact. Un vrai bon et jovial facteur de campagne qui se réjouit quand j’applaudis en recevant mes livres.

C’est maintenant l’heure du facteur ! On sonne. La porte s’ouvre. Un colis est déposé sur le tapis. Des salutations chaleureuses accompagnent la livraison.

J’attends d’être seule et que la maison soit silencieuse. J’ouvre délicatement la boîte, brise le carton qui enveloppe un paquet soigneusement emballé dans du papier kraft. Les libraires indépendants savent bien faire les choses. À l’évidence, ils aiment les livres et les protègent.

Je m’attendais à un beau livre, car j’avais été profondément marquée il y a de cela 24 ans par le roman de Baricco, à un point tel que je l’avais placé sur la liste de mes dix livres préférés. Il sait tellement me faire rêver ! J’admire également beaucoup le fin travail d’illustration de Rébecca Dautremer. Mais c’est plus qu’un beau livre que je découvre ! C’est un bijou, un trésor, un objet de beauté. Tellement que je songe à mettre des gants pour le feuilleter.

Et là, s’accomplit mon rituel. Assise au solarium, en pleine clarté du jour, dans la belle lumière d’une journée ensoleillée de février, alors que le ciel prépare la terre au printemps, je fais comme à mon habitude et retire la jaquette pour ne pas l’abîmer pendant la lecture. Or, en soi, cette jaquette est splendide. Elle se déplie pour présenter une magnifique affiche habitée d’étranges personnages. Mais dans quel monde vais-je entrer ?

Puis, je me plais à revisiter l’œuvre de ce grand conteur qu’est Baricco en compagnie de la grande artiste Dautremer. Une aventure inoubliable ! Ce vendredi-là, pendant plusieurs heures, bercée par les mots poétiques de Baricco et habitée par les douces images de Rébecca Dautremer, je suis allée en voyage au Japon avec Hervé Joncour alors qu’il cherche à ramener à ses clients français des œufs sains de vers à soie.

L’artiste est généreuse et nous propose de très nombreuses illustrations pleines pages, selon des styles graphiques mixtes. Ses compositions à la gouache, en particulier ses portraits de personnages, m’ont fait parfois penser à ceux des tableaux de Jean-Paul Lemieux. Le même trait fin, la même délicatesse dans les visages. Les jeux d’ombre et de lumière et les textures de ces illustrations sont saisissants alors que les couleurs sépia, ocre, et les verts s’harmonisent pour produire un flou artistique très poétique. Presque brumeux. Un voyage exotique, mystérieux et sensuel.

Le journal Le Monde a écrit qu’il s’agit d’« une très belle édition de Soie, enrichie des magnifiques illustrations de Rébecca Dautremer qui a su interpréter avec brio et sensibilité l’univers de l’écrivain. Parfois en couleurs, parfois en noir et blanc, elle a dessiné des images envoûtantes qui proposent une lecture personnelle des paysages, des hommes, des oiseaux et des volières de ce récit culte. Des planches pleines de nuances et de détails où l’on retrouve tous les secrets d’un homme nostalgique à en mourir d’un amour qu’il ne vivra jamais ». (Extrait du catalogue de la maison d’édition Tishina)

Il faut applaudir le remarquable travail d’édition de la jeune maison Tishina. Mise en page soignée, papier doux au toucher, choix de caractères qui assurent une grande lisibilité. À la fin, un charmant texte nous renseigne sur la rigueur avec laquelle ce livre a été produit et rend justice à la minutie avec laquelle les illustrations ont été photogravées et la mise en page subtile « aérée, presque aérienne » de Taï-Marc Le Thanh. La maison d’édition avoue publier peu de livres, car ils sont « choisis selon [leur] passion au fil de [leurs] coups de cœur pour un roman ou pour un illustrateur ou une illustratrice ».

Je relirai certainement ce livre-objet. Je repartirai encore en voyage, car Soie invite à plusieurs relectures, pour reprendre la belle route de l’imaginaire. Je vous souhaite sincèrement de faire ce beau voyage.

Titre original : Seta Traduction Françoise Brun, illustrations Rébecca Dautremer. Membre : Monique L. de Cookshire-Eaton Baricco, Alessandro. Soie, Éditions Tishina, 1996, 2012, 208 pages.

The Edge of Lost

McMorris, Kristina

The Edge of Lost

Il y a vingt ans un jeune garçon, Shanley Keagan, gagnait sa vie péniblement dans les pubs de Dublin. Son rêve : faire assez d’argent pour aller aux États-Unis à la recherche de son père.

L’occasion se présente et une tragédie aussi. Shan doit faire preuve d’ingénuité pour survivre dans ce pays étranger. Bonne lecture !

Membre : St-Eustache McMorris, Kristina. The Edge of Lost, Kensington Books, 2015, 336 pages.

Yoga

Carrère, Emmanuel

Yoga Carrère

Emmanuel Carrère écrit bien, ses livres ont connu de bons succès.

Il est depuis plusieurs années un adepte de ces techniques : yoga, tai-chi, méditation, pleine conscience. Hélas il n’en retire pas les bienfaits.

Il nous entraîne dans son autobiographie psychiatrique où il verbalise son douloureux karma et spécifiquement son mal de vivre.

Emmanuel Carrère livre un combat quotidien pour exister. Je lui souhaite, que sa palme soit au Ciel.

Abonnée : bibliothèque Germaine-Guèvremont Carrère, Emmanuel. Yoga, Éditions P.O.L., 2020, 397 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

pas touche!!!