19/04

Le Billet de la semaine

Bonjour à vous toutes et à vous tous,

Dernier rappel aux membres du jury… Il vous reste jusqu'à dimanche pour terminer la lecture des cinq livres en lice pour la 10e remise du prix des Irrésistibles.

Le vote et les débats auront lieu à la bibliothèque Robert-Bourassa à Outremont, le lundi 23 avril prochain de 10 h à 12 h.

Si vous ne pouvez vous déplacer pour voter, laissez votre choix ici.

Par ailleurs, même si vous n'êtes pas membre du jury, vous êtes chaleureusement invités à vous joindre à nous. Inscrivez-vous ici.


Il y a quelques semaines, je vous ai parlé du livre d’Éric Vuillard, L'Ordre du jour (2017), récit qui débutait le 20 février 1933, alors que 24 industriels allemands étaient réunis au Reichstag, à Berlin, sur invitation de Goering. J’hésitais donc à en commencer un autre sur le même sujet mais, quand j’ai lu fin mars que Mireille Knoll, une octogénaire juive, avait été poignardée de plusieurs coups de couteau dans son appartement parisien avant que son voisin n’y mette le feu – geste totalement gratuit et incompréhensible –, je me suis décidée à lire Des jours d'une stupéfiante clarté (2014, 2018) d’Aharon Appelfeld, titre que les éditions de l’Olivier viennent de publier en français.

Né en 1932 en Roumanie de parents juifs, Aharon Appelfeld, survivant de la Shoah, est décédé le 4 janvier dernier en Israël à l’âge de 85 ans. Ce romancier, nouvelliste et poète, qui a publié une quarantaine de livres, écrivait en hébreu même si l’allemand était sa langue maternelle.

Roman de l’errance, Des jours d'une stupéfiante clarté commence ainsi : « À la fin de la guerre, Theo décida qu’il ferait seul le chemin de retour jusqu’à sa maison, tout droit et sans prendre de détours. Malgré la distance de plusieurs centaines de kilomètres qui le séparait de chez lui, il avait l’impression de voir la route se dérouler avec clarté sous ses yeux, sur toute sa longueur. »

Âgé de 20 ans, Theo Kornfeld, vient de retrouver sa liberté après deux ans et demi de travaux forcés au camp numéro 8, en Ukraine. Ce Juif, fils unique, veut regagner au plus vite Sternberg, sa ville natale autrichienne. Ce trajet en solitaire lui permet de se rappeler les siens, entre autres, ses parents.

Sa mère, Yetti, de qui il était très proche, femme d’une grande beauté, « originale » diront quelques-uns, « un peu folle » diront certains autres, avait une affection particulière pour l’œuvre de Jean-Sébastien Bach et allait jusqu’à affirmer que « nous n’avons pas d’existence sans musique ». Plusieurs s’étonnaient de son enthousiasme à fréquenter régulièrement les chapelles anciennes et les monastères pour y admirer les icônes, elle de confession juive, mais cela la comblait et l’apaisait.

Theo, par contre, avait peu connu son père Martin, retenu dans sa petite librairie où il passait la majeure partie de son temps. Grand lecteur, il répondait à tous les « caprices » de sa femme Yetti, soit en lui payant des voyages pour aller visiter des lieux saints ou pour l’achat d’effets personnels. Si différents l’un de l’autre, qu’est-ce qui avait bien pu unir Yetti et Martin ?

Theo trouve en cours de route une baraque libre de ses occupants, garnie de nourriture et de café, où il peut se reposer et reprendre des forces. Quelques jours plus tard s’arrête à son tour Madeleine Herzig, une femme d’une quarantaine d’années qui a fréquenté Martin, le père de Theo. Il en profite pour en apprendre un peu plus sur cet homme dont il ne sait pratiquement rien et ce, avant que Madeleine, gravement malade et couverte de plaies, ne soit prise en charge par une équipe médicale.

En marchant, Theo est témoin de l’entraide, de l’empathie et de la générosité de plusieurs, dont une femme qui, plutôt que de retourner directement chez elle, a décidé de servir à des prisonniers libérés du café et des sandwichs, offerts par l’armée. Par ailleurs, quelques hommes et femmes ne veulent pas aller plus loin, n’ayant plus personne qui attend leur retour, alors que d’autres sont craintifs de ce qu’ils trouveront en rentrant chez eux…

Mais, il y a aussi les collabos que croise Theo sur sa route. Certains se sentent coupables d’avoir agi ainsi durant la Deuxième Guerre mondiale, tandis que d’autres disent qu’ils ont simplement obéi aux ordres. Pas facile de trancher et encore moins de ne pas condamner !

La peur transpire partout dans ce livre, autant du côté des réfugiés que des traîtres. Et combien de questionnements ? Y a-t-il un peu de lumière possible au bout de cette route ? Theo arrivera-t-il à destination ? Et si oui, dans quel état retrouvera-t-il son village qui comptait 70 Juifs, tous déportés ?

Nous avons un devoir de mémoire qui, parfois, passe par la littérature ! Des jours d'une stupéfiante clarté fait partie de ces livres indispensables...


Le lundi 23 avril, à Radio VM (91,3 FM), de 17 h 45 à 18 h, dans le cadre de Culture à la carte, je m’entretiendrai avec Jessie Mill, dramaturge et conseillère artistique au Festival TransAmériques (FTA), qui nous parlera, cette fois, du volet danse de la programmation 2018, festival qui se tiendra du 23 mai au 7 juin.

Lundi dernier, je recevais Jessie Mill, dramaturge et conseillère artistique au Festival TransAmériques (FTA), venue nous parler du volet théâtre de la programmation 2018, festival qui se tiendra du 23 mai au 7 juin.



Les Irrésistibles de Marie-Anne ont aussi leur page Facebook. Venez voir !

https://www.facebook.com/LesIrresistiblesDeMarieAnne

En vous rendant sur la chaîne YouTube à l’émission Les Irrésistibles de Marie-Anne, vous pourrez entendre, à chaque semaine, mes commentaires et critiques de théâtre ou d’arts visuels.

Je vous souhaite de très belles découvertes et à la semaine prochaine,

Marie-Anne


Partager cet article sur : Partager sur Facebook Partager sur Twitter

Justice

Sandel, Michael J.

Justice Sandel Sandel est professeur de sciences politiques à l’université américaine Harvard. Il a connu une grande célébrité avec son essai Ce que l’argent ne saurait acheter (2014). Vendu à des millions d’exemplaires sur la planète, celui-ci traite des limites morales du marché et de la dégradation des valeurs si l’on n’y met pas certains freins. Justice fut d’abord un cours suivi aux États-Unis et dans le monde par des milliers d’étudiants et d’étudiantes. Sandel reprend une question que posait Amartya Sen, le philosophe et économiste qui a reçu le prix Nobel d’économie en 1998, dans son livre L'Idée de justice (2010). « Imaginons trois enfants et une flûte. Anne affirme que la flûte lui revient parce qu’elle est la seule qui sache jouer ; Bob parce qu’il est pauvre au point de n’avoir aucun jouet ; Carla parce qu’elle a passé des mois à la fabriquer. Comment trancher entre ces trois revendications, toutes aussi légitimes ? » C’est de cela que nous entretient Sandel, et il y ajoute beaucoup d’autres questions qui vous feront réfléchir : Qui peut juger de ce qui est vertu ou vice ? Est-ce le mobile qui détermine ce qui est bien ou mal ? L’État doit-il être neutre sur ces questions ? L’État peut-il dire ce qui est bien ou mal ? Jusqu’où ? Sommes-nous responsables des crimes du passé et des décisions auxquelles on n’a pas pris part et avec lesquelles on est en désaccord ? Et encore une fois, jusqu’où ? Des questions comme celles-là, Sandel en pose des dizaines d’autres et les traite avec brio. Il propose trois priorités autour desquelles il considère que le débat sur la justice devrait s’organiser : maximiser le bien-être, respecter la liberté et promouvoir la vertu. Sandel expose, analyse et critique, en grand vulgarisateur qu’il est, les différentes thèses qui s’affrontent sur ces questions. Il présente d’abord celles de grands penseurs, comme l’utilitarisme de Jeremy Bentham et de John Stuart Mill. Ensuite, il traite de la pensée des libertariens et de ses zélotes, propagandistes de l’état minimal, par exemple Robert Nozick. Il disqualifiera rapidement l’utilitarisme et les libertariens. Il expliquera et commentera les idées de deux géants de la pensée, en commentant particulièrement l’impératif catégorique de Kant et le voile d’ignorance de John Rawls. Tous deux sont partisans, quoique pour des raisons différentes, de la neutralité de l’État afin de favoriser les libertés individuelles. Sandel proposera comme réponse qu’il qualifie de « puissante », un penseur – que je ne connaissais pas – Alasdair McIntyre, auteur de l’essai Après la vertu (1997). Ce dernier développe la thèse suivante : Nous sommes des êtres de récits, à la conception volontariste de la personne. Il oppose une conception narrative qui dit en gros ceci : Je ne peux répondre à la question « Que dois-je faire ? », si je ne peux répondre à la question précédente « De quelle histoire ou de quelles histoires fais-je partie? ». Avant les fleurs, le pot. J’ai été déçu qu’il ne traite pas du principe de « capabilité » développé par Amartya Sen qui expose, entre autres, l’idée de « capabilité » qui signifie sommairement « réintégrer l’évaluation des résultats dans l’évaluation morale et la capabilité de base d’utiliser son bien et de choisir son mode de vie. » Pour terminer, les fleurs. Cet essai est d’une aide incroyable pour résumer et nous faire comprendre les grands penseurs qui ont travaillé sur ces questions. Et tout cela avec des exemples bien modernes, bien présents dans notre vie. Ce n’est absolument pas un débat théorique. Vous serez sûrement surpris de vos propres réponses à certaines questions. Y a-t-il des contradictions, des paradoxes dans vos pensées ? Je vous laisse le soin de le découvrir. Bien sûr, cet essai se lit à petite dose et, pour bien l’assimiler, il demande un peu de réflexion et nécessite un travail de recherche qui ne peut s’arrêter là. Il faut confronter nos idées et les approfondir. Ce livre a la grande qualité de placer clairement et simplement les enjeux et les pistes de réflexion pour mon plus grand plaisir et j’espère le vôtre. Titre original : Justice : What’s the Right Thing to Do ? Membre : Le hibou Sandel, Michael J. Justice, Éditions Albin Michel, 2009, 2016, 416 pages.

L'Amie prodigieuse. 4, L'Enfant perdue

Ferrante, Elena

L'Enfant perdue 4e tome Ferrante

C'est avec beaucoup de tristesse... que j'ai lu la dernière ligne du « quatuor » L'Amie prodigieuse. Après presque 2000 pages, j'aurais aimé pouvoir en lire encore presque autant.

Ferrante (une femme, un homme... on s'en fout pas mal) nous raconte une histoire envoûtante de deux femmes (Elena Greco et Raffaella Cerullo, communément identifiées comme Linu et Lila), de Naples (une ville impossible où la mort vous attend à chaque coin de rue), d'une Italie des années 1950 à 2010 (qui a connu le jusqu'au boutisme de la politique opposant la gauche et la droite).

Mais l'essentiel se trouve dans les rapports des personnages entre eux, surtout de l'amitié indéfectible entre Linu et Lila. Un chef-d'oeuvre. Rien de moins.

Question : Est-ce que Linu, Lila et Ferrante ne seraient en fin de compte qu'une seule et même personne ?

Titre originale : Storia della bambina perduta Membre : Saint-Jean-sur-Richelieu Ferrante, Elena. L'Amie prodigieuse. 4, L'Enfant perdue, Éditions Gallimard, collection Du monde entier, 2014, 2018, 560 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

L'Art de perdre

Zeniter, Alice

L'art de perdre

J'ai été happée et touchée par ce roman, j'en ai appris beaucoup sur le destin des Algériens et de ceux qui ont été rapatriés à la suite de l'indépendance de l'Algérie en 1962.

Une lecture dense, intéressante par une romancière talentueuse. Je ne sais pas si Alice Zeniter c'est Naïma, mais j'aurais la tentation de dire oui. Hamid, son père, ne parle pas de cette époque, de son arrivée en France dans les camps de transit. Son grand-père Ali était considéré un « harki », c'est-à-dire un paramilitaire travaillant pour les Français dans l'Algérie coloniale. Et de ce fait, contre l'indépendance de l'Algérie, un « vendu ». Plusieurs ont été massacrés. En réalité, ses grands-parents sont Kabyles et non Algériens. De sa grand-mère, elle ne peut savoir grand-chose, car elle ne comprend pas sa langue, seulement la chaleur de ses bras.

Naïma a tout à découvrir de ce pays lointain qui ne se livre pas. Au détour d'un voyage, elle pourrait peut-être accéder à cette part de mystère qui l'effraie mais l'attire. Un risque qui en vaut le coût. Sur la résilience d'être étranger et réfugié dans un pays. Un coup de cœur, à lire.

Membre : Laval-Vimont Zeniter, Alice. L'Art de perdre, Éditions Flammarion, 2017, 512 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

L'Homme inquiet

Mankell, Henning

EXE L'homme inquiet BAT-crg:EXE Meurtrier sans visage-crg

Wallander, qui vit à la campagne avec son chien, est maintenant l’heureux grand-père d'une petite-fille, Klara.

Sa quiétude est rapidement « troublée par la disparition du beau-père de sa fille Linda, un ancien officier de marine qui avait récemment et confidentiellement évoqué avec Wallander [lors de l'anniversaire de ses 75 ans] la guerre froide ainsi qu'une affaire de sous-marins russes dans les eaux territoriales suédoises. Puis c'est au tour de la belle-mère de Linda de disparaître. »

L’intrigue est intéressante, mais pas seulement. Il y a de beaux portraits tracés par la plume fluide de Mankell.

Titre original : Den orolige mannen Membre : Laval Mankell, Henning. L'Homme inquiet, Éditions du Seuil, 2009, 2010, 551 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

L'Ordre du jour

Vuillard, Éric

L'Ordre du jour Vuillard

J’ai commencé la lecture de ce livre sans me douter de ce que j’allais ressentir. L’auteur m’a happée et ne m’a plus lâchée. J’en ai eu le souffle court.

Éric Vuillard ne prend pas de détour et va droit au but pour nous révéler des pans d’histoire qu’on ignorait. Moi, en tout cas.

La réunion des industriels allemands avec les ténors du nazisme ; l’utilisation des pauvres hères des camps de concentration pour faire rouler leurs usines. C’était une main-d’œuvre gratuite et « renouvelable ».

J’ai appris de quelle façon s’était passée l’Anschluss (l’invasion de l’Autriche/l’annexion de l’Autriche au IIIe Reich).

Éric Vuillard a creusé les thèmes qu’il aborde. Il ne s’agit pas d’un survol, mais d’un approfondissement. La petite histoire vient étayer la grande.

À lire si vous souhaitez éclairer certains recoins sombres de la Deuxième Guerre mondiale.

Prix Goncourt 2017. Membre : Ahuntsic Vuillard, Éric. L'Ordre du jour, Éditions Actes Sud, 2017, 150 pages.

Cette oeuvre a déjà été suggérée par le Club des Irrésistibles, lire ici.

Le Mois le plus cruel

Penny, Louise

Le Mois le plus cruel Flammarion

Des habitants du petit village de Three Pines, dans les Cantons-de-l’Est, organisent une séance de spiritisme afin de libérer leur commune du Mal. Une participante est assassinée. L’inspecteur Armand Gamache et son équipe enquêtent afin de trouver le coupable.

Les romans de Louise Penny sont toujours fascinants. À lire !

Titre original : Cruellest Month Abonnée : Germaine-Guèvremont Penny, Louise. Le Mois le plus cruel, Éditions Flammarion Québec, 2007, 2011, 430 pages.

The Night of

Zaillian, Steven et Richard Price

The Night of série TV

Une énième série judiciaire, coupable ou pas ? Enquêtes, plaidoiries d’avocats… On a déjà vu ça 1000 fois… et pourtant, The Night of est au-dessus du lot !

Nasir Khan, un jeune étudiant timide, vit dans le Queens à New York. Il est fils d’immigrés pakistanais. Un jour, il est invité à une soirée étudiante dans Manhattan. Il emprunte discrètement le taxi de son père, mais se perd en chemin. Au moment où une jeune et jolie cliente le hèle, monte dans la voiture et lui demande de la déposer à la plage, sa vie bascule… Que se passe-t-il quand tout vous accuse d’un meurtre dont vous n’avez aucun souvenir ? Au-delà de l’intrigue passionnante, The Night of propose au spectateur d’être tout comme son héros, avalé et broyé par la machine policière, judiciaire et carcérale américaine. De la scène de crime à l’arrestation, de l’incarcération jusqu’au procès final, huit épisodes à couper le souffle. Magistral ! Membre : France Cette suggestion est proposée par un lecteur du Pays de Romans – France, membre du club de lecture Troquez vos Irrésistibles et partenaire du Club Les Irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Zaillian, Steven et Richard Price. The Night of, Série sur HBO, 2016.

Un bruit de balançoire

Bobin, Christian

Un bruit de balancoire

Le Creusot, la petite route qui grimpe dans les collines, l'allée dans le sous-bois, la maison dans la clairière, Bobin qui ouvre sa porte, son beau sourire... Quand on vient le visiter, on suit déjà le chemin de son écriture, quand on entre chez lui, on pénètre au coeur de ses livres.

Le poète s'en tient au plus simple de la vie, il nous redit le miracle d'exister, la grâce de chaque instant dans ce qui nous entoure. Il donne la parole à celui qui se tait en nous, qui n'ose plus l'émerveillement de l'enfance. Chaque lettre de son dernier ouvrage nous est adressée, car par le prodige du lâcher-prise auquel il nous incite, nous devenons instantanément son ami, sa mère, l'ermite Ryokan, le coucou sur la branche, son bol ébréché, ses chers nuages et ses précieux fantômes... Tout est prétexte à illumination, ouvrez son livre et venez, vous aussi, lui rendre visite. Membre : France Cette suggestion est proposée par un lecteur du Pays de Romans – France, membre du club de lecture Troquez vos Irrésistibles et partenaire du Club Les Irrésistibles des Bibliothèques de Montréal. Bobin, Christian. Un bruit de balançoire, Éditions L’Iconoclaste, 2017, 96 pages.

Utopies réalistes

Rutger, Bregman

Utopies réalistes

Pour l’auteur, l’humanité a fait d’immenses progrès depuis 500 ans. Ces progrès découlent des travaux de penseurs, comme Thomas More (1478-1535), qui ont imaginé un monde idéal, que d’autres ont travaillé à construire.

Ces utopies ne se sont pas réalisées d’un coup : il a fallu des siècles pour implanter la démocratie, abolir l’esclavage, sortir une grande partie de l’humanité de la famine et de la misère, éradiquer la variole, réduire la semaine de travail, et même accorder le droit de vote aux femmes. Pourtant, toutes ces réalités d’aujourd’hui ont d’abord été vues comme irréalisables.

Cette recherche du progrès s’est arrêtée vers 1970. Politiciens et intellectuels ont cessé de croire aux utopies et conséquemment de chercher à les réaliser, laissant la direction du monde aux économistes, statisticiens, banquiers. Le néo-libéralisme s’est imposé partout et, comme disait Margaret Thatcher, there is no alternative. Le PIB est devenu la valeur principale de nos sociétés alors même qu’il ne dit rien de la qualité de vie des citoyens, puisqu’il ne tient pas compte du bénévolat et de ce qui est produit gratuitement. Par exemple, aux États-Unis en 2013, la contribution potentielle du lait maternel [au PIB] était estimée à plus de 110 milliards de dollars par an, bien qu'une partie de ce lait maternel ne soit ni produit ni évidemment utilisé. Selon Bregman Rutger, il est essentiel de recommencer à réfléchir à de nouvelles utopies, si nous voulons un monde où la qualité de vie prime sur la « marchandisation » et la consommation. En finir avec la pauvreté, abolir les frontières, réduire davantage la semaine de travail, tout cela est possible parce que nous en avons les moyens financiers et techniques. En appui à ses idées, l’auteur cite de nombreuses expériences souvent peu connues, démonte de nombreuses idées reçues, et présente aussi des faits peu connus. Une lecture intéressante et stimulante ! Titre original en néerlandais : Gratis geld voor iedereen Titre en anglais : Utopia for Realists Membre : Pierre, abonné de Guèvremont Rutger, Bregman. Utopies réalistes, Éditions du Seuil, 2017, 248 pages.

Voyage d'une parisienne à Lhassa : à pied et en mendiant de la Chine à l'Inde, à travers le Tibet

David-Néel, Alexandra

Voyage d'une Parisienne à Lhassa Pocket C’est comme un journal de voyage plein de menus détails qui en viennent très heureusement à laisser au lecteur une impression qu’il l’a fait lui-même. Bien-sûr, il y a aussi l’auteure qui est animée d’une soif insatiable de percer le mystère des pratiques religieuses du Tibet, prête à déjouer toutes les embûches pour y arriver, dont une importante qui est l’état politique de ce pays dans ces années-là, donc au début du vingtième siècle. En effet, le pays dépendait de la Chine, sauf pour certaines zones mises sous protectorat britannique, par exemple le cœur du Tibet avec la ville de Lhassa dont l’accès était refusé aux étrangers. Y pénétrer pour entrer en contact avec les lamas était donc une entreprise très risquée et l’astuce de se déguiser en mendiant local pour y arriver était aussi très dur au jour le jour. Se cacher pour ne pas qu’on voit qu’elle était blanche, marcher sans relâche et franchir des cols enneigés allant jusqu’à 5 555 mètres d’altitude, manger peu, dormir n’importe où le plus souvent alors qu’elle aura 56 ans, quand elle arrivera à son but. Alexandra David-Néel est accompagnée par un jeune lama et des porteurs et elle les dirige de main de maître. Elle est même armée d’un pistolet pour pouvoir faire face aux bandes de brigands qui parcourent la région. Elle a aussi recours quelquefois à de petits stratagèmes pour détourner l’attention de personnes qui pourraient lui nuire en leur donnant, par exemple, de fausses indications. Mais c’est aussi l’ivresse de l’aventure qui la guide. Si l’histoire est captivante, le style n’est pas très recherché, mais il y a quelques passages poétiques en parlant de la merveilleuse nature qui l’entoure. Je crois qu’Hergé a dû lire son livre pour pouvoir écrire Tintin au Tibet. Il y a aussi des paroles de sagesse prononcées çà et là, comme cette anecdote où quelqu’un est anxieux d’avoir mangé la soupe d’un animal, ce qui était faux, alors elle souligne : pourquoi s’en faire pour une idée ? Des histoires touchantes, comme celle d’un vieux couple heureux dans une cabane dans la nature et entouré d’animaux. Enfin, elle arrive au bout de son voyage et c’est la récompense : pouvoir s’imprégner du Tibet, de son histoire et de ses religions, ce qui est fort intéressant. Elle conclut en disant qu’à Lhassa elle a recueilli une nouvelle preuve du fait que « l’esprit d’invention des hommes se meut dans un cercle restreint [...] ils reproduisent à des siècles d’intervalle et en des contrées fort distantes des croyances et des rites de peuples dont ils n’ont jamais entendu parler. » Membre : N.L., Île-des-Soeurs David-Néel, Alexandra. Voyage d'une Parisienne à Lhassa : à pied et en mendiant de la Chine à l'Inde, à travers le Tibet, Éditions Plon, 1927, 372 pages.
pas touche!!!